Semaine spéciale Truites : Sauvage ou pas ?

Texte et photos par Bill François

D’où vient la truite que vous venez de capturer ? Est-elle née dans la rivière ou issue d’une pisciculture ? Ces questions, de nombreux pêcheurs se la posent. Voici quelques pistes pour y répondre.

Fario, la seule autochtone

Une seule espèce de truite est autochtone des eaux françaises : la truite fario (Salmo trutta). On en trouve de très nombreuses souches et formes, certaines migrant même en mer ou dans les grands lacs.
Les autres espèces de truites qu’on peut rencontrer en rivière, la truite arc-en-ciel (Oncorhynchus mykiss) et le saumon de fontaine (Salvelinus fontinalis) ne se reproduisent quasiment pas dans nos eaux, à part dans quelques ruisseaux pyrénéens. Si vous prenez une truite qui n’est pas une fario, elle provient donc presque toujours d’un élevage, et n’est jamais un poisson autochtone.


Mais si vous avez pris une fario, comment savoir son origine ?

La truite est-elle née ici ?

Dans nos rivières, on trouve bien sûr des truites fario autochtones, qui ont toujours été là, mais aussi des truites de souche domestiques, lâchées dans le but d’augmenter les quantités de truites disponibles pour la pêche. Il existe trois sortes de rempoissonnements : les truites adultes « portion » lâchées directement à une grande taille ; les alevinages, où l’on déverse des alevins qui grandiront ensuite dans la rivière, et les boites Vibert qui consistent à lâcher des œufs.
Dans le cas des truites « portion », il est en général très facile de reconnaitre une truite de lâcher. Nageoires courtes rognées par la promiscuité de la captivité, forme de saucisse peu athlétique… Ces truites « de bassine » sont en général capturée dans les quelques jours qui suivront l’ouverture.
Par contre, si la truite a été lâchée au stade d’alevin ou d’œuf, il est beaucoup plus difficile de savoir son origine. C’est là que les choses intéressantes commencent…

Les truites arc-en-ciel sont originaires d’Amérique. Et elles ne se reproduisent presque pas en France, à part dans quelques rares torrents pyrénéens.

Souches : la robe ne fait pas la truite

A elle seule, la robe d’une truite fario n’est pas un critère 100% fiable pour connaitre son origine. La truite peut facilement adapter sa robe à son milieu, et présente aussi une grande diversité de robes au sein d’une même souche. Pis : les pisciculteurs emploient des souches de provenance variée ce qui brouille les pistes. Oubliez donc les critères du type point rouge, liserés blancs, etc. Ce n’est pas comme ça qu’on sait si une truite est sauvage.
Mais (car il y a un mais) dans les rivières avec une souche sauvage marquée, on peut entrainer son œil pour reconnaitre les poissons sauvages. En connaissant très bien le morphotype d’une rivière, il est possible de repérer de manière fiable quel poisson en provient ou pas. C’est un savoir très sensitif pour lequel il n’y a pas de critère précis, c’est un peu comme reconnaitre une personne ou un accent… Les ornithologue appellent Giss cette connaissance du vivant qui se passe de mots. Aucune autre école que l’expérience et l’observation ne peuvent vous y aider.

Dans l’Albarine (01), la génétique indique que les truites sont parmi les souches les plus pures de France.

Une enquête génétique passionnante

Un seul moyen est 100% fiable si on veut être sûr de la provenance d’une truite: la génétique. Et bonne nouvelle : après des décennies d’études, la plupart des rivières françaises ont aujourd’hui été analysées et on peut trouver facilement ces résultats sur les rapports du programme d’études GENETRUTTA. Beaucoup sont disponibles sur les sites web des fédérations départementales de pêche et protection du milieu aquatique. Vous saurez alors, affluent par affluent, si les truites de votre rivière sont issues d’une pure souche sauvage autochtone, ou présentent une introgression de gènes de poissons domestiques, et si oui, à quel pourcentage.
Connaitre l’histoire des sociétés de pêche locales peut aussi vous aider à comprendre s’il y a eu des lâchers ou non, mais c’est souvent trompeur, pour diverses raisons. D’une part, car les lâchers peuvent être très anciens : la pisciculture de la truite a commencé fin XIXème siècle, et les lâchers avec, mais il y a eu des déplacements de poissons plus anciens – datant même de l’époque des Wisigoths dans les lacs pyrénéens. C’est donc une longue histoire, souvent oubliée…
D’autre part, car même en cas de lâchers répétés, il est courant que la souche locale soit la seule à se reproduire et conserve donc la pureté de ses gènes sauvages.
Le seul moyen de vraiment savoir à quelle truite on a affaire est donc de se référer à une étude génétique.

Une truite de souche méditerranéenne (la robe ne fait aucun doute), mais probablement issue d’un élevage.

Protéger les sauvages

La pollution des rivières due à l’agriculture intensive, les assecs dus aux barrages et le réchauffement climatique causent une grande diminution des populations de truites sauvages. Il est donc crucial de les préserver, d’autant plus que ce sont elles qui ont la diversité génétique nécessaire à la survie de l’espèce.
Le temps des « bassinages » intensifs avec n’importe quelles fario d’élevage devrait être totalement révolu, et l’on ne peut qu’encourager les AAPPMA à ne lâcher que des arcs-en-ciel stériles comme truites portion surdensitaires. Si un rempoissonnement s’avère nécessaire, il est fondamental de ne le faire qu’à l’aide de poissons, œufs ou alevins issus de géniteurs de la souche locale. De nombreux pisciculteurs disposent du savoir-faire nécessaire pour reproduire des géniteurs sauvages.
Aussi, chaque pêcheur est responsable de préserver ces précieuses truites en les remettant à l’eau. A part sur quelques cours d’eau où la truite est encore assez abondante, comme certains ruisseaux de haute montagne, la plupart de nos populations de truites ne sont plus assez résilientes pour supporter un prélèvement d’individus sauvages. Nous ne pouvons que vous conseiller de les remettre à l’eau, ou de ne conserver qu’exceptionnellement un poisson abîmé qui ne repartira pas (ce qui est très rare, surtout si vous lisez nos conseils à ce sujet : Bien relacher les truites.

Une belle truite sauvage de morphotype normand. Seul un pêcheur habitué à sa rivière la distinguera en un coup d’œil de ses congénères d’élevage.

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