Truites lacustres au live

En mai 2023, nous relations dans notre rubrique record la capture exceptionnelle d’une truite lacustre de 75 cm sur le lac d’Annecy par William Bordignon. Depuis, les prises remarquables se sont multipliées dans les grands lacs alpins et, avec l’essor des sondes live, une nouvelle technique a émergé. En voisin savoyard curieux, Thierry est donc allé à la rencontre de l’un des meilleurs spécialistes de la question pour une demi-journée aussi sympathique qu’instructive. 

Ne pratiquant volontairement que du bord, je ne m’intéresse que de loin – et souvent avec amusement – au débat qui agite le petit monde du carnassier autour de la pêche au live, y compris dans nos propres colonnes (cf. n° de mars). Pour me faire ma propre idée sur le sujet, j’ai donc décidé d’échanger avec l’un des pêcheurs les plus reconnus dans cette pratique : le Haut-Savoyard William Bordignon. Et cela tombe bien, car le gaillard la met en œuvre sur des poissons qui m’intéressent tout particulièrement : les truites lacustres. Comme le disait le regretté Daniel Maury, un bon article de pêche doit apporter « du rêve et du renseignement ». C’est exactement ce que je vous propose dans ce reportage : l’un des plus beaux lacs de France, des poissons magnifiques et une démonstration de pêche en sharpshooting par un excellent pêcheur qui dévoile sa technique sans détour.

La prise de contact téléphonique avec Will a été simple et le feeling est tout de suite passé. Le rendez-vous est fixé en semaine afin d’éviter une trop grosse affluence : depuis ses premiers exploits sur le lac, les émules sont nombreux et, le week-end, les embarcations tentant les truites lacustres se multiplient. Je le retrouve donc par un bel après-midi de fin d’hiver, très ensoleillé. Sur le lac d’Annecy, l’atmosphère est déjà presque printanière et quelques baigneurs ont même fait leur apparition. William est déjà fin prêt lorsque j’arrive à la mise à l’eau d’Albigny, appareil photo en bandoulière. Comme il habite à quelques minutes de là, les cannes et l’électronique sont toujours montés et il n’hésite pas à aller pêcher quelques heures dès qu’une fenêtre se présente. À ma grande surprise, il commence à balayer le lac avec la sonde dès la sortie de la mise à l’eau, progressant lentement à l’électrique. « En fait, contrairement à ce que l’on pourrait penser – et à ce que l’on a longtemps cru – il y a des truites un peu partout dans le lac, pas seulement près des affluents. Elles sont assez faciles à repérer car elles se déplacent plus vite que les brochets et, à cette époque, peu de gros poissons blancs sont suspendus. Je n’utilise jamais le thermique pour prospecter : la bonne vitesse se situe entre 2 et 5 km/h », précise-t-il. 

Repérage des lacustres avec la sonde live. La tige orange fluo indique la direction de prospection. L’installation permet de balayer tout autour du bateau jusqu’à une quarantaine de mètres. La canne reste à portée de main pour shooter rapidement.

Deux truites sont repérées et tentées dans cette première zone. J’observe attentivement la gestuelle de Will. La main droite sur la poignée de la perche, il fait pivoter la sonde sur près de 180°, tandis que l’autre reste sur la télécommande du moteur électrique. Dès qu’un écho apparaît à l’écran, il tente de positionner le bateau pour avoir le poisson aux trois quarts sur sa droite : l’angle idéal pour lancer. Lorsque ce n’est pas possible, le bougre lance dans toutes les positions, à gauche voire en arrière, comme je le constaterai plus tard. Il ne s’ancre pas pour tenter le poisson – du moins quand il n’y a pas de vent, ce qui était le cas ce jour-là. Selon lui, le bruit du moteur qui stabilise le bateau peut effrayer la truite. La canne reste à portée de main. Il la saisit pour lancer, tout en continuant parfois à orienter la sonde avec le coude. Il ne tente jamais une truite à moins de 20 mètres du bateau : trop près. Le lancer part dans l’axe du repère fluo indiquant la direction de la sonde, une dizaine de mètres au-delà du poisson. Juste avant l’impact, il freine la bobine du doigt pour amortir la chute du leurre, un peu comme un pêcheur à l’anglaise qui étale sa ligne – toujours pour plus de discrétion.

Il anime d’abord son leurre souple en lancer-ramener plutôt rapide, assez haut dans la couche d’eau, jusqu’à arriver à peu près au niveau du poisson. La canne est tenue bien haute pour qu’il y ait le moins de tresse possible dans l’eau : son bruit peut effrayer le salmonidé. « Si la truite attaque pendant cette phase, c’est généralement bingo. Ça veut dire qu’elle est agressive », m’explique-t-il. Cela dit, cet après-midi, ça n’arrivera pas une seule fois ! Il laisse alors descendre le leurre – qu’il voit très bien à l’écran – pour le faire passer juste au niveau du poisson. Si la lacustre suit sans taper, il peut envoyer quelques grands coups secs pour l’énerver. Mais si elle ne bouge pas vraiment et qu’il estime que le leurre est bien passé, il laisse immédiatement tomber. Quitte à revenir plus tard. Selon lui, c’est même un point essentiel : « Pour moi, c’est le principal problème des pêcheurs qui utilisent le live. Dès qu’ils repèrent un poisson, ils s’acharnent dessus et y passent trop de temps. Or il y a une vraie prime au premier passage… ou plutôt au premier bon passage ! Si le leurre passe une première fois sans déclencher d’attaque, les chances de la prendre au second passage deviennent très faibles. C’est un peu comme en rivière : il faut provoquer une réaction instinctive. En gros, il faut réussir un strike dès le premier lancer. »

Depuis quelques mois, notre Annécien s’est lancé dans la traque du brochet à la mouche avec de gros streamers : une nouvelle corde à l’arc d’un pêcheur déjà très affûté.

Nous partons donc sur une deuxième zone située près de Sevrier, où Will espère trouver des poissons plus actifs. La sonde live repère ici davantage de truites que près de la mise à l’eau et une dizaine seront tentées en peu de temps. Pourtant, notre Savoyard n’enregistrera qu’une seule tape, très brève et ratée. La plupart des lacustres ne bougent pas au passage du leurre ou se contentent de le suivre vaguement à distance, sans déclencher de véritable attaque. À ce stade, Will n’est pas encore trop inquiet pour la réussite du reportage, mais il constate que les enveloppes de chironomes sont très nombreuses à la surface : « les truites sont en train de nympher comme des folles », précise-t-il. Nous observerons même quelques gobages. Pas simple pour un leurriste, d’autant que le lac est une véritable mer d’huile ! Il tente alors de pêcher plus fin en bas de ligne et de réduire la taille du leurre pour essayer de forcer la décision, sans succès. Il prend aussi le temps de m’expliquer ce qu’il voit à l’écran et, à un moment, repère un beau brochet, beaucoup plus immobile que les truites. Il décide alors de le tenter au streamer. C’est un peu sa nouvelle marotte et il pense que cela peut faire la différence sur des poissons ultra-sollicités. Je l’encourage vivement, me disant qu’un brochet pourrait enrichir le reportage… même si, à ce stade, il n’y a pas encore de lacustre au compteur. C’est un échec. 

Nouveau départ pour une zone située sur la berge opposée. Le temps de navigation me permet de questionner notre champion sur l’historique de la pêche des lacustres sur Annecy. Son récit est savoureux. « J’ai pris ma première lacustre au live en 2022, en pêchant le brochet avec un leurre de 15 cm. Je lance sur un écho et ça réagit bizarre : ça monte très fort. Ça tape le leurre mais ça ne se pique pas. Je relance, ça monte à nouveau. Je ramène à fond et là le poisson attaque franchement et se pique. Je me dis : tiens, comportement bizarre pour un broc… Je ramène au bateau : une truite de 75 cm ! Et là je réalise que des échos comme ça, j’en ai vu plein. C’étaient des lacustres. Je comprends qu’il y en a partout. Je commence alors à les cibler avec des leurres plus petits et je me mets à en attraper à chaque sortie. Pendant un an je n’ai rien publié sur les réseaux sociaux. C’était un kiff de dingue », m’explique-t-il en rigolant. Nous arrivons maintenant sur la rive sud-est du grand lac. Will reprend alors : « Pour te donner une idée : en quinze ans de pêche sur Annecy, avant le live, j’avais pris trois lacustres. C’était presque un mythe, un truc de pêcheurs à la traine. Depuis 2023, j’en prends une cinquantaine par an de plus de 65 cm. Le live a ouvert une nouvelle forme de pêche ! » 

Will garde toujours un doigt sur la bobine lorsqu’il laisse descendre le leurre. À la moindre touche, il la ressent immédiatement et ferre au doigt, sans rabattre le pick-up.

Shads de petite à moyenne taille sur têtes plombées de 7 à 20 g : la base pour les lacustres selon William. Les poissons nageurs offrent une alternative lorsque les poissons sont très actifs.

Notre Haut-Savoyard a déjà capturé plusieurs truites de plus de 90 cm depuis qu’il les traque spécifiquement. Mais en mode reportage et sous pression, 74 cm constitue déjà une très belle prise.

Il est maintenant 17 h 30 et Will sait qu’il lui reste moins d’une heure de pêche. La pression commence doucement à monter. Il garde pourtant bon espoir : la luminosité a baissé et, souvent, c’est à ce moment-là que les truites se mettent à mordre. Il tente une première lacustre. Elle se décale… mais ne tape pas. Will se rapproche un peu de la falaise et repère un nouvel écho à une quarantaine de mètres. Il lance son shad. Le poisson bouge dans sa direction, mais encore de loin. Le leurre descend. La truite suit… jusqu’au fond, à près de 25 m. Toujours pas d’attaque, Will remonte doucement. Le poisson reste collé derrière. Mètre après mètre. Sans attaquer. Incroyable. Arrivé juste sous le bateau, Will pense avoir perdu la partie. Mais malin comme un singe, il abat une dernière carte : il secoue son leurre sur place, canne très haute, bras tendu. Et là… elle tape ! Will ferre comme il peut avec le peu de marge qu’il lui reste. Crac ! Le scion explose. Je suis dépité : c’était la première touche de l’après-midi… « Elle est pendue ! » me lance-t-il, me redonnant espoir. Le combat ne va pourtant pas être simple : sans le scion, la canne n’a plus de souplesse. Mais Will gère le poisson au frein. Au bout d’une bonne douzaine de minutes, une magnifique lacustre de 74 cm finit enfin dans l’épuisette. Il est ravi de l’avoir prise dans ces conditions… tout comme le journaliste, qui le gratifie d’une belle accolade. 

Après un essai infructueux au poisson nageur, Will revient au shad et capture sa deuxième lacustre de l’après-midi juste avant la nuit. Une belle démonstration… toujours dans la bonne humeur. 

On distingue facilement sur l’écran un banc de corégones. En hiver, on a longtemps pensé qu’ils restaient plaqués sur le fond. Le live montre qu’ils évoluent souvent en pleine eau : avec les anciennes sondes 2D, qui ne scrutent que sous le bateau, ces bancs suspendus disparaissaient à l’approche de l’embarcation.

L’ambiance est désormais plus détendue : je m’étais fixé l’objectif d’une belle lacustre pour réussir le reportage, et il est atteint. Nous mettons le cap sur le petit lac. Il nous reste à peine une demi-heure de pêche. De nouveaux échos apparaissent à l’écran et, avec la nette baisse de luminosité, les mouvements des poissons deviennent beaucoup plus lisibles. À un moment, j’ai même l’impression de voir une truite se retourner au passage du leurre. Bluffant. Will, qui connaît le lac comme sa poche, me signale au passage un banc de tanches. « Elles sont toujours dans ce secteur. Je les ai même déjà observées avec une GoPro immergée au bout d’une ligne ! » J’ai à peine le temps de lui demander si certains pêcheurs au quiver ont déjà essayé de les capturer qu’il est à nouveau pendu. « Une petite », me lance-t-il sans même sortir l’épuisette, saisissant la truite par l’arrière, comme un saumon. Verdict : 55 cm tout de même. Petite… façon de parler. Un beau finish.

Nom : William Bordignon 

Age : 46 ans 

Profession : électricien

Partenariats : Daïwa, Lowrance et Amiaud  

William ne s’est pas attardé sur le choix du leurre souple. Pour lui, ce n’est pas là que se gagne la partie, du moment que l’on reste sur des coloris naturels. La truite, en revanche, rappelle-t-il, n’est pas un carnassier « pur jus ». D’où l’importance capitale du montage et des détails autour du leurre. 

Triple voleur : impossible de s’en passer. Will monte systématiquement un triple supplémentaire, placé à l’arrière et sous le ventre du leurre. Sans cela, affirme-t-il, les décrochés seraient beaucoup trop nombreux, les farios attaquant souvent court par rapport aux brochets, par exemple. 

Attractant : notre Annécien est un partisan convaincu de l’attractant en général, et plus encore pour la truite. Selon lui, elle n’aime pas le goût de plastique. L’objectif est donc d’en neutraliser l’odeur pour éviter tout rejet au moment de l’attaque.

Montage direct : pour gagner encore en discrétion et améliorer la présentation du leurre à la descente, notre Savoyard bannit les agrafes. Le leurre est directement relié au bas de ligne via un nœud Rapala, dont la boucle permet une articulation naturelle.

23/100 :quand les conditions se compliquent – eaux claires, absence de vent, poissons méfiants -Will n’hésite pas à descendre en bas de ligne fluoro de 23/100. Il est persuadé que cela peut faire la différence. Mais attention : avec des poissons pouvant atteindre 90 cm, la moindre erreur se paie cash. 

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