par Timothy Ducrot
C’est une des familles de leurres les plus variées et polyvalentes du marché, et pourtant les pêcheurs français les utilisent toujours de la même manière. Dans cet article, on vous explique comment varier les approches…
Dans la vie, il y a des personnes bien rangées, qui suivent le code de la route à la lettre, panneau après panneau, qui roulent toujours au régulateur, voir pire, au limiteur. Et il y a les fous du volant, les Fangio des temps modernes, complètement locos, qui en font qu’à leur tête et qui n’ont pas peur du changement, qui adaptent leur allure et leurs bolides aux terrains et à leurs adversaires. En France, nation libre, nous n’avons pas réellement le droit de modifier notre Twingo, mais en ce qui concerne les leurres, alors là c’est porte ouverte. C’est même indispensable. Lors d’un précédent article, j’ai évoqué cette nécessité de s’adapter. En changeant les hameçons, l’équilibre, etc. pour faire face à nos espèces françaises. Dans cet article, nous n’allons pas juste adapter nos bolides mais aussi notre allure. C’est parti, rebattons les cartes d’un leurre qui, pour les puristes (ou psychorigides), n’a qu’une seule façon d’être utilisé.

On appelle communément « Crankbait » un leurre relativement petit, trapu, avec une bavette. Des crankbaits, disons qu’on en a tous eu au moins un dans sa vie. On parle de « Cranking » le fait de simplement ramener son leurre en moulinant continuellement. Ça, on le fait tous. Ramener sa cuillère, c’est du cranking, ramener son shad de 30 cm en continu dans un lac alpin, c’est du cranking. Deux termes simples, presque bateaux au final. Et le « Crankbaiting » alors ? Et bien le Crankbaiting, c’est tout simplement le fait de pêcher avec des crankbaits. Voilà. Des termes qui sonnent très proches mais en réalité très opposés dans la pêche. En effet, académiquement, le crankbaiting c’est à base de contact dans les obstacles, de rebonds sur le fond, de changement de rythmes, etc. Donc rien à voir avec le cranking pur et dur.
Nous avons la chance, en Europe, d’avoir une jolie diversité d’espèces susceptibles d’êtres pêchées au crank. De la truite au silure, en passant par la perche, le brochet, et bien d’autres. Evidemment, il y a le Black Bass aussi, le Seigneur, celui pour qui tout ceci a été créé ! Mais c’est surfait. J’aimerai évoquer les autres, les produits locaux, avec tout de même un accent sur Esox lucius, donc nul besoin de prendre un accent pincé pour lire cet article. Parler de crankbait, c’est parler d’une grande famille, et c’est donc comme un trombinoscope familial que je vais vous présenter mon point de vue sur ces divers leurres, de la surface jusqu’aux abysses.

Les différents type de crankbaits
Le wakebait : celui qui ne se mouille pas
Le wakebait, c’est un peu un lâche. Il fait du boucan, bouge de l’eau, mais quand il s’arrête il vient zoner à la surface, vite fait bien fait comme ci de rien n’était. Le wakebait est un crankbait qui nage juste sous la surface, avec bien souvent de grosses billes. Sa bavette à 90 degrés n’a pas réelle vocation de dévier le leurre sur les obstacles mais plutôt de le faire se dandiner amplement et de le faire descendre juste ce qu’il faut pour ne pas le ranger dans la catégorie des leurres de surface. Son fort wobbling (déplacement latéraux) bouge énormément d’eau et ses billes lui confèrent souvent une sonorité grave, ce qui en fait une machine pour faire sortir les poissons des herbiers. Les brochets l’adorent !
Côté animation c’est simple, du pur cranking pour le coup, avec des pauses pour lui faire percer la surface. C’est d’ailleurs bien souvent sur ces phases de pause que le poisson vient chercher le leurre. Ce leurre excelle dans les faibles profondeurs, mais certains jours les poissons n’hésitent pas à aller le chercher depuis plusieurs mètres d’eau, comme lors des jours de faible pression atmosphérique. Pour sortir des sentiers battus, clipsez un lest de quelques grammes sous le leurre. Vous pouvez ainsi obtenir un leurre suspending et cela peut faire une vraie différence. Coté matériel j’utilise un ensemble baitcasting. Un moulinet avec un ratio intermédiaire entre 6/1 et 7/1 garni d’une tresse 4 brins pour sa résistance à l’abrasion et sa flottabilité… Je fais le choix d’une canne avec une jolie réserve de puissance afin de pouvoir imposer un peu d’autorité au poisson mais avec tout de même une pointe assez douce pour limiter les décrochés. Attention aux hameçons ! Chez nous, la plupart des pêcheurs et des pêcheuses vont utiliser ces leurres pour pêcher le brochet et il peut être nécessaire d’avoir des hameçons plus forts de fer pour éviter qu’ils ne s’ouvrent.

Le Squarebill : le fou !
Le Squarebill, c’est le fou de la bande. A défaut d’avoir la tête carrée, c’est sa bavette qui l’est ! Le Squarebill c’est celui que l’on va jeter au milieu des arbres, des nénuphars, etc. Sa bavette carrée lui offre le pouvoir incroyable du crankbait, et comme tout bon super héros américain il faut l’annoncer en anglais : Deflection (Oh my God !). Bon, excusez moi, j’avais dit pas d’accent. En réalité ce leurre est vraiment extraordinaire car lorsqu’il rentre en contact avec un obstacle, sa bavette va le faire dévier et limiter les risques d’accro. Mais pas que ! Car ce changement de direction va provoquer des touches très agressives. Comme je viens de vous le dire, il est exceptionnel en bordures, ou au milieu de n’importe quel obstacle immergé. Pour continuer à faire les rebelles, il peut être utilisé en pure cranking dans une faible profondeur. Lancez, ramenez, tentez des pauses. L’avantage, c’est que vous allez avoir un leurre qui va déplacer beaucoup d’eau pour sa taille et qui va garder une profondeur donnée. De plus, c’est un leurre qui peut également se pêcher très vite. Un réel leurre de réaction.
Afin de pouvoir pêcher à une vitesse adaptée et également de pouvoir sortir les poissons des bordures, je trouve qu’un ensemble casting avec un moulinet d‘un ratio de 7/1 est un bon choix. En ce qui concerne la ligne, nous avons selon moi le choix entre deux. Une tresse 4 brins si l’on pêche plutôt dans les herbiers afin de les couper, ou un fluorocarbone si l’on pêche dans les arbres car il va donner du délai au leurre lors de son rebond. Le fluorocarbone sera aussi très apprécié si on pêche le squarebill en cranking, sans heurter d’obstacle, car il offrira une élasticité pouvant limiter les décrochés. Pour la canne, nous allons ouvrir une porte, la porte de la fibre de verre. L’utilisation d’une canne en fibre de verre pour la pêche du crankbait est très intéressante car elle va absorber les vibrations du leurre et nous procurer un confort incomparable avec une canne en carbone. Elle va également amortir d’avantages les coups de tête et limiter les décroches. Une canne en composite (mi fibre – mi carbone) peut également être utilisée. Personnellement je l’emploierai quand il est nécessaire d’extraire les poissons des obstacles. Si vous changez les hameçons de votre squarebill, faites bien attention que la bavette les protègent toujours des accros.

Le Mid Runner : le gentil
Le Mid Runner c’est celui du milieu. Plutôt cool. Il tire un peu mais pas trop, il descend un peu mais pas trop, il va se désaxer mais pas trop … En réalité, c’est celui que tout le monde devrait avoir dans sa boite s’il devait n’en choisir qu’un. Il va généralement nager à une profondeur d’environ 2m50 et donc peut être utilisé partout. Dans les faibles profondeurs, sa bavette va le faire rebondir sur le fond. Dans les grandes profondeurs, il va garder son cap et sera pêchant du début à la fin, dans une profondeur définie. Et c’est bien cela qui irrite les puristes ! Au final il n’y a pas grand chose à dire, il est cool, il s’adapte. Il s’adapte tellement que parfois on ose même le mettre à la place d’un leurre souple sur un Carolina Rig. Une versatilité exemplaire, presque déconcertante.
Pour les amateurs de pêche en canal, ce leurre m’a offert de jolis poissons, juste en le ramenant tout doucement sans réfléchir. Une pause, et le voilà disparu dans la bouche d’un brochet. Pour ce qui est du combo utilisé, c’est casting, casting et encore casting. Une canne en fibre de verre, un moulinet avec un ratio de 6/1 et une ligne en fluorocarbone. Toujours pour les mêmes arguments.

Le Deep Crankbait : celui qui charbonne
Le Deep Crankbait, c’est le grand frère. C’est celui qui travaille dur, qui va profond pour aller chercher le poisson. Ce leurre est celui qui a la plus grande bavette, un vrai chausse pied pour certains. Pouvant atteindre des profondeurs de nage de 6 m (là ça commence à faire), il est généralement utilisé pour littéralement racler le fond (« Bottom Taping » pour les anglophones avertis). Mais comme nous n’utilisons pas les choses de la bonne façon, nous allons l’utiliser pour aller loin, très loin, et garder cette distance en linéaire.
Le Deep Crankbait est également utilisé par les pêcheurs de sandre. Une botte secrète en France, un grand classique en Hollande. Les perches sur le fond en sont également victimes. J’utilise toujours un combo baitcasting avec une canne en fibre de verre, mais cette fois-ci je vais utiliser un moulinet avec un ratio plus bas, de l’ordre de 5/1 ou 6/1, plus résistants aux contraintes mécaniques dues à la résistance opposée par la grande bavette. La ligne est toujours du fluorocarbone, celle ci va m’aider à pêcher creux grâce à sa forte densité.

Les micros crankbaits
Il n’y a pas que le brochet dans nos eaux qui raffole de ce leurre. Nous avons également des truites, des chevesnes, et un nombre incalculable de petites perches. Les micros crankbaits sont des incontournables des pêches fines, des compétitions et des stars de la saison estivale. Pour ces pêches, un combo spinning adapté au poids du leurre et une longueur adaptée au milieu. Une pointe douce pour amortir et un petit moulinet garni d’une tresse fine pour gagner en distance de lancer.

Le crankbait pour le silure
Les crankbaits sont également de très bon leurres pour la pêche du silure. Le fait qu’ils déplacent beaucoup d’eau en font un super outil. Un conseil, choisissez un modèle avec une armature intégrale. Il y a beaucoup de pêcheurs spécialisés dans le silure qui ont plusieurs combos, mais encore plus de pêcheurs versatiles qui ont un seul combo dédié au silure. Et franchement, pêchez avec celui que vous avez. Les cannes dédiées à la pêche du silure au leurre sont généralement de bonnes lanceuses et il est difficile de trouver des cannes qui lancent de petits grammages avec une grosse résistance pour combattre un poisson gigantesque.

Et le lipless crankbait alors ?
Alors lui il est complètement cinglé ! Inventé aux USA, il se prend pour un vrai mexicain qui joue des maracas. Bien que certains constructeurs se sont essayés à des versions silencieuses, le lipless crankbait tient tout son intérêt dans sa capacité à faire un boucan d’enfer. Très puissant en cranking rapide, ma façon favorite de le pêcher est de lui faire faire d’immenses bonds sur le fond à l’aide de grandes tractions. Vous pouvez customiser votre leurre en y ajoutant une palette willow derrière le triple arrière. Elle freinera la descente, apportera de la brillance et y ajoutera une petite touche vibratoire. Pour cette pêche en traction, j’aime utiliser une canne plutôt longue, environ 2m20, avec de la souplesse en pointe et de la réserve de puissance pour combattre les brochets. Un moulinet avec un ratio de 7/1 ou 8/1 sera utile pour récupérer la bannière. Sur ce moulinet, j’y met une tresse 4 brins, car je pêche souvent dans ou à proximité des herbiers.

Quels coloris ?
Il existe une palette de coloris interminable sur le marché, mais je vais en retenir trois essentiels. Premièrement un coloris naturel. À titre personnel, j’aime utiliser un coloris avec une base de blanc et un dos foncé. Deuxièmement un coloris flashy, et pour moi, c’est Fire Tiger. Et le troisième, un indispensable bien trop souvent oublié, un coloris rouge imitant une écrevisse. Là c’est LA pépite qui fait souvent la différence, surtout en automne. On a beau établir des schémas à longueur de temps concernant les coloris, la pêche vous montrera que les règles sont aussi rebelles que vous. Allez-y au feeling.

Changer son armement, une nécessité
Un grand nombre de crankbaits sur le marché ont un armement soit trop petit, soit trop fin. Lors-ce que l’on s’attaque à des poissons qui peuvent peser plusieurs kilos avec une bouche dure comme du vieux chêne, il est préférable de changer l’armement. Les hameçons évidemment, mais parfois également les anneaux brisés. En ce qui concerne les hameçons, la tendance va à des triples avec une large ouverture et une courte hampe. Pour vous donner un exemple, le modèle 7548BN de VMC fait parti de ces hameçons-là. Il y a cependant une chose à prendre en compte : le fait de changer ses hameçons pour de plus gros va changer sa densité et peut rendre votre leurre suspending, ou coulant. Donc dans l’idée ce n’est pas souhaitable, mais la pêche, c’est une question d’adaptation. Imaginez-vous pêcher le sandre avec un crankbait descendant à 6 m, faire une pause, et que votre leurre reste ici, immobile dans 6 m d’eau. Ne serait-ce pas une adaptation formidable ?


Les combos
Il peut être difficile de trouver les bons combos pour pêcher avec ces leurres et avoir un combo dédié pour tous les membres de cette famille n’est pas à la portée de tout le monde. Les cannes composites composées de fibres de verres et de fibres de carbone peuvent être onéreuses mais certaines cannes souvent bon marchés proposent une action très molle, que l’on éviterai dans la plupart des cas, mais qui peuvent être un bon outil pour ces pêches hautes et rapides. Si vous cherchez une canne en fibre de verre pour la pêche du crankbait, il n’y a pas grand choix en France. Personnellement, j’utilise depuis pas mal d’années la canne Mojo Bass Glass de St Croix. Un super rapport qualité-prix et les sensations sur ces cannes sont incroyables. Concernant les moulinets, que dire à part de choisir les bons ratios chez vos marques préférées ? Beaucoup de marques proposent plusieurs ratios pour un même modèle, comme Daiwa avec les Tatula par exemple.

Lignes, bas de ligne et raccords
Concernant les lignes utilisées, c’est simple. Pour le combo en tresse, c’est une 4 brins en 20/100e (certains diront que je pêche gros, d’autres l’inverse), une longueur de canne de fluorocarbone en 35/100e raccordé avec un nœud FG, et un bas de ligne en fluorocarbone en 70/100e pour éviter la coupe lorsque je pêche le brochet. Pour la canne en fibre, j’utilise une ligne intégralement en fluorocarbone 35/100e car je recherche souvent le brochet, mais vous pouvez descendre en diamètre. J’utilise également un bas de ligne en 70/100e. Ce bas de ligne, je l’attache au 35/100e à l’aide d’un nœud en huit, très solide et très simple à faire. Je le termine par un « nœud agrafe » pour attacher le leurre sur l’anneau brisé. Ce nœud est solide, n’accroche pas beaucoup d’herbes, et le changement de leurre est simple.
En conclusion, je ne fais que me répéter, il faut adapter la façon d’utiliser nos outils que sont les crankbaits, aux poissons que nous recherchons. Que ce soit dans la façon de le récupérer, de l’armer etc. Une Renault 4L n’a jamais été construite pour faire des raids dans le désert, et pourtant. Sortir des sentiers battus vous fera prendre plus de poissons, c’est une certitude, alors lâchez vous !
Cet article est paru dans La Pêche et les Poissons n°970 (août 2026). Au sommaire de ce numéro aussi : pêcher la thermocline, l’omble de fontaine aux leurres, la pêche au flotteur plat et le thon rouge sur chasse.
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