par Christopher Chew
De l’eau jusqu’à la taille, je laisse mon swimbait tracer sa route en pleine eau, vent de face, un lancer après l’autre. La tresse glisse lentement dans les anneaux, à chaque tour de manivelle. Soudain, quelque chose de lourd frappe mon leurre. Le choc se propage de la canne à mon bras. Ferrage appuyé, et, en réponse, de puissants coups de tête. Quelque chose d’énorme est au bout, quelque part dans l’eau profonde et claire… Voilà la sensation que je recherche. Et je vais vous donner quelques astuces pour pouvoir le vivre.

Pour moi, la pêche a toujours été une aventure. S’immerger dans la nature et chercher ce qui se cache sous la surface, dans ce monde invisible et caché. Ce qui me ramène le plus au bonheur de l’enfance, à l’excitation de lancer une ligne dans l’inconnu, c’est la pêche du gros brochet du bord en wading. Je me souviens de l’impatience chaque fois que j’arrivais au bord de l’eau enfant, et nouais sur la ligne cette petite cuiller sans savoir ce qui allait arriver. Aujourd’hui, j’ai toujours la même sensation quand je me rends au bord de l’eau. On sait qu’il y a des monstres sous la surface mais on ne sait pas quand ils vont surgir et mordre. À mon sens, c’est cela qui rend la pêche aux carnassiers si fascinante. On chasse le prédateur, sans jamais savoir quand il va frapper.

Tant que le leurre est dans l’eau, tout est toujours possible, chaque seconde où l’on ramène son leurre, on peut se retrouver attelé à une bête d’un mètre de long la seconde d’après. Il suffit d’y croire… mais il est facile d’augmenter ses chances. Où, quand et comment ? Laissez-moi vous présenter quelques-unes de mes tactiques, loin des bateaux hi-tech bardés d’électronique. Tout ce qu’il vous faut, c’est une canne, un moulinet, un leurre et, dans votre sac, beaucoup de confiance !
Les spots
Je concentre ma pêche sur les grandes gravières profondes, à l’eau claire, avec de la végétation et du poisson fourrage qui créent l’habitat idéal pour faire grandir les brochets. Ces eaux ne sont souvent pas alevinées, elles n’en ont pas besoin, car ce sont des écosystèmes en bonne santé qui fournissent par eux-mêmes à leurs habitants de quoi grandir à leur plein potentiel. Ce ne sont pas les eaux les plus faciles à pêcher – de très grandes surfaces, très profondes, où le poisson peut se tenir n’importe où… Mais si on les approche correctement, c’est dans ces milieux que se trouvent les brochets record.

Le bon timing
Mon approche pour trouver les plus gros brochets dépend de la saison. Mes trois périodes préférées dans l’année sont le début du printemps, la fin de l’été et l’automne. Pour ce numéro, on est donc en plein dedans…
L’été, je laisse les brochets tranquilles jusqu’à la fin de la période estivale, quand la température de l’eau commence à baisser un peu et que les niveaux d’oxygène remontent, permettant de pêcher sans risque pour les poissons. Je vais alors chercher les brochets en « pélagique », en pleine eau au-dessus de zones profondes. Les très gros brochets sont au sommet de la chaîne alimentaire, et n’ayant aucun prédateur, ils n’ont pas besoin de se cacher et peuvent se permettre de chasser à découvert. J’ai très souvent ferré de gros brochets au milieu du bleu, loin de toute structure ou végétation. L’automne est ensuite ma période favorite, car les brochets sentent que l’eau se refroidit et vont se nourrir plus activement pour faire le plein de réserves pour l’hiver. Mais cette activité alimentaire, combinée aux déplacements de leurs proies, les rend difficiles à localiser. Si on « craque le code » et qu’on les trouve, on fait carton plein. Je pêche aussi en pleine eau durant cette période, c’est souvent la clé. Et souvent en eau plus profonde, jusqu’à 10 m, au cas où les poissons se déplaceraient vers les zones où ils passeront l’hiver.

Au début du printemps, l’essentiel est d’être au bon endroit. Je parle bien sûr ici de mes pêches en Belgique et dans le privé, car attention, en France le brochet est fermé dans le domaine public à cette période. Après le froid de l’hiver, le soleil du printemps réchauffe les zones peu profondes, créant les zones de frai idéales pour les plus gros brochets, en général des femelles. Durant cette époque, il faut se concentrer sur les zones peu profondes, et les cassures environnantes qui abritent les poissons prêts à monter sur les frayères. Il n’est pas rare de trouver alors des brochets métrés dans moins d’un mètre d’eau !
Approche
La clé de mon approche est la confiance en soi. Vous devez avoir confiance dans ce que vous faites, et c’est vous qui devez puiser en vous la confiance, car il n’y aura pas de touches nombreuses pour vous prouver que vous faites bien. Il faut y croire du matin au soir, du premier au dernier lancer, même quand on n’a pas eu une seule touche de la journée. Rappelons que la moyenne en France est d’un brochet toutes les 6 heures de pêche, et l’on parle d’un brochet maillé, pas d’un gros. Là, si l’on pêche les spécimens avec de gros leurres, il faut s’attendre à encore moins de touches. Mais on parle d’une touche dont vous vous souviendrez toute votre vie. Ça se joue donc au mental. Si vous abandonnez, vous manquez le moment où tout se joue. Les gros brochets récompensent ceux qui s’y tiennent, lancer après lancer.

Bon appétit
Gros brochet, gros appétit, gros leurres. Vous avez sûrement déjà lu ça, mais on ne le dira jamais assez. Si vous avez déjà vu la gueule d’un métré, vous pouvez imaginer la taille des proies qui y rentrent sans problème. Donc je préfère utiliser des leurres qui rentabilisent l’énergie qu’un brochet mettrait à les poursuivre. Un gros brochet, comme une grosse voiture, consomme beaucoup d’énergie pour se mettre en mouvement, et il ne le fait donc que s’il sait que cet investissement sera rentable en termes de calories. Aussi, les gros leurres se démarquent mieux dans l’eau, se voient de plus loin. Il faut utiliser des leurres qui sont à la fois gros en termes de volume et en termes d’attraction, c’est-à-dire de vibration. Car le brochet ne les détecte pas qu’à l’œil mais aussi avec sa ligne latérale… La confiance dans les leurres est fondamentale (encore une question de mental) et vous n’avez besoin que de quelques leurres dans votre boîte, mais des leurres auxquels vous croyez. Certains jours, je ne change même pas de leurre de la journée, préférant utiliser toujours le même mais avec confiance.

Peigner le spot
Maintenant, il est temps de peigner l’eau à la recherche du poisson trophée. Il n’y a aucune raison de se laisser intimider par l’immense étendue d’eau d’une gravière en arrivant. Mieux vaut penser la zone juste en face de vous comme un spot à part entière. Je m’explique : ne laissez pas la pensée « le poisson peut être n’importe où, c’est chercher une aiguille dans une botte de foin » vous polluer et décourager ; concentrez-vous plutôt sur comment répartir vos lancers pour peigner un maximum d’eau afin d’augmenter les chances de croiser un prédateur.
Dans les eaux que je ne connais pas, j’aime rechercher sur Google Maps les zones prometteuses avant la pêche. Je cherche des pointes, des baies, des sections étroites entre des anses plus larges, ou tout autre type d’irrégularité sur la berge qui peuvent créer des zones d’affût. Les longues pentes douces ou les cassures peuvent être de bons points de départ. L’idée est d’identifier les zones de chasse.
En arrivant sur une zone que je n’ai jamais pêchée auparavant, j’aime commencer par quelques lancers avec un leurre qui coule vite et dont je connais la vitesse de descente (par exemple : un mètre par seconde). Attention, cette vitesse peut dépendre du bas de ligne et de la tresse utilisés. Je laisse le leurre descendre jusqu’au fond en comptant le temps que ça met. Ainsi, j’ai une idée de la profondeur et peux ensuite ajuster mentalement la profondeur de nage de mes leurres. Je commence toujours à lancer en éventail, de gauche à droite, en écartant chaque lancer d’environ 5 m. Si je pêche une zone profonde, je fais d’abord une série de lancers en « shallow retrieve », c’est-à-dire 2 m sous la surface, puis répète la même série de lancers de plus en plus profond jusqu’au fond, au cas où un poisson situé en profondeur n’aurait pas vu mes premiers passages. Les brochets ont les yeux en haut de la tête et attaquent généralement leurs proies d’en dessous. En ramenant mon leurre, je l’accélère et le ralentis pour lui donner une action irrégulière qui déclenche souvent les attaques. J’ai l’impression qu’un leurre ramené trop régulièrement déclenche plus de suivis et moins de touches. On peut créer ces irrégularités par quelques coups de manivelle, une courte pause, puis en variant le nombre de tours de manivelle, la durée de la pause, etc. Avec cette méthode, je tente de balayer autant d’eau que possible. N’ayez pas peur de lancer au milieu de rien ; croyez-moi, c’est là que chassent les plus gros !

Conclusion
La pêche des gros brochets n’est pas une question de quantité, mais de qualité : on cherche le poisson d’une vie. Il faut être prêt à passer des heures à lancer en silence et, soudainement, la touche apparaît au milieu de rien. C’est ça qui nous fait y retourner : l’émotion. L’idée que chaque prochain lancer peut vous connecter à un poisson inoubliable. C’est cette tension qui calmement vous saisit à chaque lancer. C’est rester trempé par la pluie et le vent, les pieds dans l’eau, à chercher quelque chose d’invisible mais dont on ressent la présence. À force, j’ai constaté que ce type de pêche n’est pas qu’un moyen d’attraper du poisson, on recherche surtout ce suspense. L’important, c’est d’aller dehors, se vider la tête, submergé par la nature ; d’être excité par un nouveau spot où tout peut arriver ; l’espoir de ce monstre qui nous fait renouer avec nos rêves d’enfant.
Lancez. Et lancez encore. Votre monstre est là, quelque part.
Matériel pour géants

Waders
Indispensables, ils vous donnent accès à des spots où la plupart des pêcheurs ne vont pas.
Canne
Casting ou spinning, la canne doit être capable de lancer des leurres lourds et de réaliser de bons ferrages à distance. Une longueur de 230 à 240 cm est idéale. J’utilise une Fox Rage TR Power Swim 240 cm qui lance des leurres jusqu’à 200 g.
Moulinet
Votre moulinet de choix doit être capable de supporter le poids des leurres. Personnellement, j’utilise un Lew’s SuperDuty 300.
Tresse
Elle doit être forte, optez pour du 0,30 mm. Mieux vaut trop lourd que pas assez…
Petit matériel
Pas si petit… hameçons solides, agrafes et émerillons les plus costauds possibles.
Bas de ligne
Je conseille du fluorocarbone de 100 centièmes, ou de l’acier de 50 lb ou plus.
Outils
Une paire de longues pinces pour décrocher les poissons et une pince coupante sont indispensables. Décrocher un brochet n’est pas toujours simple et quand on ne peut pas sortir l’hameçon, mieux vaut le couper.
Leurres
- Shads et swimbaits coulant doucement, 20-25 cm pour les zones peu profondes et la pêche sous la surface
- Shads et swimbaits lestés coulant rapidement, 20-25 cm, pour la pleine eau et les profondeurs
- Anguilles ou grubs de 25 à 30 cm, avec une plombée de 10 à 15 g pour toutes les profondeurs.
- Leurres tubes (Muskie Tube ou Esox Toy) 30 cm, plombés en tête en 10-15 g pour toutes les profondeurs.
- Spinnerbait pour toutes les profondeurs
Cet article est paru dans La Pêche et les Poissons n°971 (octobre 2026). Dans le magazine, Christopher Chew détaille aussi pas à pas la fabrication de son bras de spinner maison XXL, le petit bricolage qui transforme n’importe quel shad ou swimbait en spinnerbait géant… et qui lui a pris la moitié de ses plus gros brochets.
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