Chevesne, qu’est ce qu’elle a ma gueule ?

Par Bill François


Souvent considéré comme un pis-aller, un sauve-bredouille, un poisson de la dernière chance, un manant, il mérite mieux. Moucheur, certes, mais très méfiant, il peut donner du fil à retordre et, partant, bien du plaisir.


Souvenirs d’enfance… Le chevesne est un des premiers poissons que j’ai tenté de pêcher, car c’est un des premiers que j’ai vus. Il est facile de le repérer en surface, et point n’est besoin de se lever tôt pour le trouver. Mais un poisson vu n’est pas un poisson pris…


Combien d’heures ai-je passées enfant, à genoux parmi les orties, à épier les tours des chevesnes dans leur petit ruisseau de Seine-et-Marne, attendre le moment opportun où lancer, pour les voir ensuite déguerpir dès que ma mouche tombait à l’orée de leur banc rieur ? Pire, les rares fois où ils ne me remarquaient pas, je les regardais, le cœur battant, monter lentement sur l’imitation, les pectorales en éventail, et inspecter le moindre hackle jusqu’à en loucher, le nez collé à l’hameçon… avant de redescendre sans daigner ouvrir leurs grosses lèvres blanches sur ma mouche !


Reconnaissons-le : nulle truite, nul ombre, nul permit des lagons tropicaux n’égale en méfiance maître cabot, quand il a décidé de faire le malin. Mais le bon Squalius cephalus est abondant ; il se prélasse volontiers jusque dans les sorties d’égouts ; il ne faut pour le prendre ni voyage lointain, ni adhésion sélect à des parcours privés… et ce poisson du pauvre est donc vu comme une prise de seconde classe, alors même que sa ruse surpasse bien des espèces plus « nobles » que lui…


Géants parisiens


J’eus ma revanche sur le chevesne des années plus tard, à Paris. Alors étudiant, je fréquentais assidûment le comptoir de la Maison de la Mouche, mon Quartier Latin à moi. Juste à droite en sortant, vivaient mes chevesnes. Des géants de 50 à 60 cm se doraient la pilule sans crainte, en contrebas d’une muraille d’une dizaine de mètres, abri à leurs yeux inexpugnables. Un soir, je relevai le défi. Une nymphe casquée, ailes blanches ; une légère animation… et le poisson goba sans crainte. À l’époque, ma devise était : Pêcher d’abord, réfléchir ensuite. Ce n’est donc qu’une fois la canne pliée que j’évaluai la situation : une échelle boiteuse et rouillée, à la verticale dans le vide, était mon seul moyen d’accéder à ma prise. J’étais prêt à m’y risquer, mais il me manquait un détail : l’épuisette !


Canne dans une main, téléphone dans l’autre, j’appelai donc la Maison de la Mouche, dont je venais de sortir quelques minutes plus tôt. « Vous vous souvenez de moi ? Je viens de vous acheter une canne… maintenant, j’ai besoin d’une épuisette ». Et voilà tout le magasin, clients compris, qui venait me prêter main-forte ainsi qu’une belle épuisette Greys. L’attraction ravit la clientèle, à tel point que les semaines suivantes, je revins plusieurs fois capturer des chevesnes, appelant chaque fois à la rescousse mon épuisette « de location ».


Aujourd’hui, la Maison de la Mouche a été remplacée par une agence de voyage chinoise, et la mairie a coupé l’échelle car des touristes y mettaient des cadenas. Les chevesnes peuvent bronzer tranquille, mais leur fan-club a disparu.


Assiette anglaise


Comme tout ce qu’on ne respecte guère, on connaît assez mal le chevesne. Je me suis penché sur la biologie de ce poisson grâce aux Anglais, qui, comme à tous les cyprinidés qui nous répugnent, lui vouent un véritable culte. J’avais en effet commis un jour l’erreur de m’aventurer sur un forum britannique de pêche au chevesne, et, par patriotisme, avais voulu river le clou aux rosbifs en leur montrant des clichés de mes monstres de l’île Saint-Louis (nous avons à Paris des chevesnes parmi les plus gros du monde, passant allègrement la barre des 60 centimètres). J’en postai un, estimé à 7 livres.


Quelle erreur n’avais-je pas fait ! Les Anglais, dont les abaques précises indiquaient qu’un poisson d’une telle longueur ne pouvait pas peser plus de 6 livres et demi, s’emportèrent en commentaires, crièrent au Brexit, s’insurgèrent contre ces Froggies qui ne savent pas estimer les « chubs ». Mais l’un d’eux, plus indulgent, m’écrivit ensuite un conseil. « Bien sûr, ton poisson ne fait pas encore 7 livres, mais donne-lui tous les jours : 10 onces de chènevis, un quart de livre de corned-beef et 5 onces de noix tigrées, puis repêche-le à l’automne et tu verras qu’au lieu de 7 livres, il en fera même 8 ! »


Je découvris alors, sous mes yeux ahuris de moucheur, un univers étrange de passionnés de chevesnes qui s’échangeaient des recettes pour faire grossir leurs poissons, en les gavant tels des sumotoris, avant de les pêcher (à l’anglaise, bien sûr), et de les peser à des poids records. Ils suivaient les plus beaux spécimens d’année en année, et c’est ainsi que j’appris qu’un chevesne de plus de 50 cm dépassait allègrement les 20, voire 25 ans.


Un spécimen de plus de 55 cm comme celui-ci est âgé de près de 25 ans


Mathusalem méfiant


Sur les livrets des Fédés de pêche et autres ouvrages halieutiques, vous n’entendrez guère parler de la longévité des chevesnes, car les écailles de ces poissons ont une fâcheuse tendance à s’éroder à partir de 10 ans, rendant impossible la lecture de leur âge par scalimétrie. Mais les résultats des Anglais sont formels : les chevesnes vivent très vieux. Et ils concordent avec les quelques études scalimétriques qui montrent qu’un chevesne de 40 cm a déjà au minimum 6 ans, et en général plutôt 10. Le chevesne se reproduit vers 5 ans, mais il grandit très lentement.


C’est sans nul doute ce qui explique l’inénarrable méfiance des gros sujets : ils ont accumulé beaucoup d’expérience durant leur longue vie. Et cela impose le respect, d’autant plus que selon sa taille, donc son âge, une femelle chevesne pondra entre 20 000 et 200 000 œufs – les gros spécimens se reproduisent donc 10 fois mieux que les petits…

Le chevesne se reproduit vers cinq ans mais grandit très lentement

Boutons de noce


Les amours du chevesne ont lieu au printemps, entre avril et mai, et on les remarque car les mâles se parent alors de boutons d’ado attardé, qui chez cette espèce comme chez beaucoup de cyprinidés, les rendent attractifs auprès de leurs dulcinées. On les appelle des boutons de noces. Les œufs puis les alevins ont ensuite besoin d’un printemps sec, car la moindre crue, dévastant le substrat, peut compromettre leur développement, causant un trou dans toute une classe d’âge. Heureusement donc que l’espèce vit longtemps, pour compenser les années suivantes par une bonne reproduction.


Un poisson d’avenir


On surnomme le chevesne le « poisson du chômeur », car on peut le pêcher en plein milieu de la journée, quand il se dore au soleil sur les bordures. L’animal est plutôt thermophile, il aime bien les eaux chaudes. C’est une excellente nouvelle car, malheureusement pour nos espèces d’eau froide, dans toutes nos rivières la tendance est au réchauffement…


Si les chevesnes de l’Hexagone ne sont pas aussi variés et hauts en couleur que nos souches de truites, il existe cependant diverses espèces de chevesnes à travers l’Europe. Et encore plus parmi ses cousines, les vandoises. Rien qu’en France, on compte la vandoise du Béarn, la vandoise rostrée, la vandoise au long-museau (dans la Garonne), en plus de la vandoise commune. De quoi s’amuser et découvrir de nouvelles espèces. Aussi, par son abondance, le chevesne offre une formidable école de pêche, permettant d’affiner nos techniques avant de nous attaquer à des espèces plus rares. Raison de plus pour mieux considérer ce poisson.

Proches cousines du chevesne, les vandoises se déclinent en un grand nombre d’espèces distinctes à travers l’Hexagone
Proches cousines du chevesne, les vandoises se déclinent en un grand nombre d’espèces distinctes à travers l’Hexagone
La gueule du chevesne lui permet d’engloutir de grosses proies, mais il aime bien les petites mouches
La gueule du chevesne lui permet d’engloutir de grosses proies, mais il aime bien les petites mouches


L’ide mélanote, son gros cousin:


Vous avez pêché un poisson qui ressemble à un chevesne sous stéroïdes ? C’est probablement un ide mélanote (Leuciscus idus). Ce cyprinidé est facile à élever, et l’on en retrouve parfois dans nos bassins d’ornement, surtout des variétés dorées (comme les carpes koï), qui furent présentées pour la première fois à l’exposition de pisciculture de Paris en 1928. L’ide a un mode de vie similaire à celui du chevesne, et se pêche exactement de la même manière. Les gros spécimens vivraient encore plus longtemps que leurs cousins, et semblent dépasser couramment les 25 ans.

Ne pas confondre avec l’ide mélanote, son cousin
Ne pas confondre avec l’ide mélanote, son cousin


Un parfait poisson moucheur

Côté nourriture, le chevesne est un opportuniste. On peut donc lui proposer toutes sortes de mouches, y compris des imitations de mousses d’algues ou de mie de pain. Mais les grands classiques sont les terrestres, et côté nymphe, les pheasant tail, casquées ou non (mais je trouve les modèles casqués et à ailes blanches plus prenants). Si en sèche le bas de ligne n’a pas trop d’importance, en nymphe le fluorocarbone est de rigueur, et pour les sujets éduqués, il faut souvent descendre très bas en taille de pointe. 10 centièmes est parfois un minimum…

Heureusement, après son premier rush (qui est très violent), le chevesne se laisse généralement combattre facilement. Et contrairement aux truites, un combat qui dure dans une eau estivale ne lui porte pas trop préjudice, il repart en général toujours très bien ! Mais gardez en tête qu’un chevesne de 50 est un poisson âgé, qui mérite d’être traité avec autant de respect qu’une espèce plus noble comme la truite.

Dans les grands fleuves, le chevesne est surtout actif en été, mais dans les petits affluents on peut le trouver toute l’année, dès qu’il y a un rayon de soleil.

Pour le moucheur, c’est mieux qu’un « sauve-bredouille »
Pour le moucheur, c’est mieux qu’un « sauve-bredouille »

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Plus d’infos sur le Chevesne : https://peche-poissons.com/carnassiers/nouvelle-saison-chevesnes-6-leurres-indispensables/

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