On entend souvent parler de bécard pour désigner une truite, souvent plus grosse que la moyenne, dotée d’une tête et de mâchoires imposantes. Mais connaissez-vous les raisons de son apparence particulière, et en quoi cette singularité est directement liée à son comportement ? Entre observations personnelles et études scientifiques, voyons ce qui définit ce poisson emblématique tant convoité par les pêcheurs de truites, et découvrons ensemble comment le cibler spécifiquement.
Le kype, ou « mâchoire crochue »
Le kype est le nom donné à cette déformation crochue de l’extrémité de la mâchoire inférieure chez certains salmonidés mâles en période de reproduction. Plus ou moins marqué selon les individus et les espèces, c’est un caractère sexuel secondaire qui influence la formation des hiérarchies de domination pendant la fraie, mais pas seulement. On suppose que la taille du kype est en étroite corrélation avec la fréquence de fraie des mâles.

Comment et pourquoi se forme-t-il ?
Cette déformation de la mâchoire inférieure se développe sous l’effet des hormones avant et pendant la fraie. Le kype se forme par une prolifération rapide d’aiguilles osseuses. C’est un signal visuel qui a pour but d’intimider les rivaux, de structurer la hiérarchie, et de séduire les femelles. En quelque sorte, c’est un indicateur du niveau de testostérone et de la condition physique du mâle.
Dans la majorité des cas, le kype régresse après la fraie, jusqu’à disparaître totalement pour certaines espèces. Chez la truite fario, les mâles dominants le développent à chaque période de reproduction, et certains vieux individus finissent par ne plus le perdre complètement. Au contraire, il s’accentue à chaque nouvelle saison de fraie, devient permanent, et se marque de plus en plus au fil des ans.
Tous les mâles ne sont pas forcément bécards
En observant les différents individus, même au sein d’une seule rivière, on constate rapidement que tous les mâles ne se ressemblent pas. Le développement du kype représente un coût énergétique important. Les différences d’aspect des truites dépendent donc de la nourriture disponible et de la stratégie de chacune.
Dans un milieu riche en ressources alimentaires, un mâle fario peut à la fois se permettre un kype marqué et un corps massif. Mais si la nourriture se fait rare ou que la concurrence est trop rude, certains individus vont privilégier les réserves corporelles au développement de cet attribut. À l’inverse, d’autres vont « sacrifier » le corps pour avoir un kype spectaculaire, afin d’intimider leurs rivaux, d’accéder plus facilement aux femelles et de défendre leur territoire.

La taille du poisson a son importance dans le développement du kype, mais c’est surtout l’âge qui influence cette caractéristique. Dans un petit milieu où la croissance des truites est limitée, un poisson de 25 cm peut être bécard. Les petits saumons de fontaine en haute altitude en sont le parfait exemple.
Cibler les bécards en actions de pêche
Une truite bécarde est souvent plus impressionnante, et la plupart des pêcheurs convoitent ce poisson à l’allure presque préhistorique. Chez la fario, il a été démontré que les mâles sont nettement plus agressifs et territoriaux que les femelles.
Comprendre ce que signifie cette mâchoire crochue nous permet de tirer une conclusion importante. Plus le kype d’un mâle est prononcé, plus le poisson tend à être dominant et territorial. Il s’agit donc souvent de vieux individus, plus agressifs que les autres, qui font régner leur loi et se positionnent sur les postes stratégiques. Pour les cibler, il faut donc se concentrer sur les spots les plus susceptibles d’abriter un poisson dominant, qui cherche à économiser son énergie tout en conservant un accès prioritaire à la nourriture.
Une zone de calme à la sortie d’un courant, une berge couverte en amont d’un pool profond, la confluence de deux rivières : tous ces postes sont des choix de prédilection pour un mâle bécard.

Attaques territoriales ou attaques alimentaires
Déclencher une attaque territoriale est souvent plus simple que de coïncider avec le pic d’activité d’un poisson et la manne alimentaire du moment. Mais cette observation est encore plus vraie chez les mâles bécards. L’utilisation de leurres plus gros, animés de façon plus agressive, provoque une réaction instinctive presque incontrôlable chez ces vieux individus territoriaux.

Quelques jerks énergiques, suivis d’une pose franche dans la zone de tenue déclenchent généralement une attaque réflexe brutale. C’est souvent une touche facilement identifiable mais difficile à décrire — un peu comme celle d’un brochet.

Quelques chiffres sur le terrain
Pour parvenir à cette analyse, j’ai emprunté le chemin inverse. C’est en cherchant à déclencher uniquement des attaques territoriales que j’ai fini par me questionner sur la proportion de mâles et de femelles dans mes captures. J’ai basé mes observations sur des gros individus de plus de 50 cm, catégorie dans laquelle on estime généralement 40 % de mâles pour 60 % de femelles.
Avec cette approche spécifique, durant un récent séjour en Nouvelle-Zélande, et sur un échantillon de 60 truites, j’ai capturé 93 % de mâles dont la plupart étaient bécards, contre seulement 7 % de femelles. En France, les données récentes que j’ai recueillies sur de gros poissons montrent malgré tout 75 % de bécards. Ces chiffres sont à prendre avec précautions puisqu’ils reposent uniquement sur mes observations personnelles, mais je trouvais intéressant de les partager tant le déséquilibre constaté est important.

Les bécards ont un rôle essentiel
Apprendre à pêcher ces vieux poissons est passionnant, mais il est tout aussi important de comprendre pourquoi il vaut mieux les relâcher dans de bonnes conditions. Ces mâles dominants sont ceux qui fécondent le plus d’œufs et ils transmettent les gènes qui leur ont permis d’atteindre cet âge avancé. Ils sont également essentiels pour maintenir la hiérarchie et limiter la reproduction anarchique des jeunes mâles précoces.
Les grosses femelles restent les individus les plus importants pour le renouvellement des populations, mais relâcher ces vieux bécards et les manipuler avec soin constitue aussi un geste bénéfique pour l’équilibre du milieu.
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