Plus le temps ? Entretenez la passion

Comment continuer à pêcher quand on n’a « plus le temps » ? C’est une question que se posent beaucoup les carpistes, pour qui les longues sessions sont la norme. Bertrand Guilbert nous raconte son approche pour profiter au mieux du temps au bord de l’eau…

Depuis que je suis l’heureux papa de deux enfants de 5 et 3 ans, mon temps de pêche a fondu comme neige au soleil. La question de revendre tout mon matériel pour un loisir moins contraignant s’est alors naturellement posée. Indéniablement, même après une brève réflexion, ce n’est pas le moment de raccrocher. Mon temps au bord de l’eau s’est écourté mais la passion, tel un coquillage accroché à son rocher, reste bien ancrée. Une simple promenade en famille, autour d’un étang, suffit pour que l’irrésistible désir de mettre une canne à l’eau se déclenche instinctivement. Un saut de carpe, le » v  » dorsal d’un poisson filant à la surface ou même un mouvement dans les herbiers sont autant de signes offerts par la nature pour réveiller mes ardeurs de pêcheur dans l’âme…

Lorsqu’on est carpiste et que l’on espère des résultats, disposer de temps est véritablement « le nerf de la guerre ». Il est, désormais, bien acté, que l’attente peut s’avérer démesurée pour déclencher une touche et attraper notre poisson fétiche. Ceci est d’autant plus vérifié lorsque l’on pêche dans le secteur public.

Avant ma paternité, je traquais régulièrement les carpes sur les lacs de barrage ou les rivières. Des heures, des jours à chercher la perle rare. Grâce à ce temps que j’avais, quelques-unes de ces cyprinidés, (dont certaines valaient le détour !) ont croisé le chemin de mon épuisette. Cela m’a permis de vivre d’intenses moments au bord de l’eau, transformés en souvenirs indélébiles.


Bertrand Guilbert présente une carpe prise lors d’une courte session de pêche sur un petit étang d’Eure-et-Loir

Bertrand Guilbert présente une carpe.

Aujourd’hui, ma vie a changé et pour continuer d’arpenter les berges, il me faut optimiser ce temps précieux qui a pris des allures de sablier. C’est également sans compter sur l’aspect primordial du facteur météo. La carpe ne s’alimente pas aussi régulièrement que d’autres espèces de poissons d’eau douce. Aussi, pour certains d’entre nous, pouvoir aller pêcher aux saisons les plus prometteuses en jonglant entre notre vie professionnelle et familiale devient un casse-tête. Mieux vaut donc être disponible quand « dame carpe » l’est potentiellement aussi pour se piquer à l’hameçon.

Imprégné depuis des années par « La planète carpiste », j’ai eu bien du mal, une fois papa, à décrocher de mes habitudes. Mon quotidien à la maison était et est encore très chargé. Malgré tout et en accord avec Madame, dès qu’une fenêtre de liberté s’ouvrait pour moi entre deux biberons, je filais me ressourcer au bord de l’eau. Je partais avec deux cannes et la musette bien remplie d’appâts. Cette logistique, pourtant réduite, se révélait déjà inadaptée pour un aussi court « timing ». Mes sorties pêche devenaient anarchiques, inefficaces, décousues et porteuses de dénouements majoritairement stériles.

Composer avec son temps

La frustration aurait pu me décourager et définitivement enfoncer le clou pour décider de tout arrêter. Malgré cela, lorsqu’on est passionné, le besoin de pêcher subsiste encore et toujours. « Avoir sa dose » quoiqu’il advienne. Il me fallait juste revoir ma copie.

Ayant déménagé en Eure et Loir pour rejoindre ma compagne, je vis depuis quelques années dans cette région sans véritable lac de barrage. Il y a bien quelques rivières intéressantes mais malheureusement trop éloignées de mon domicile pour s’accorder, encore une fois, à mon planning serré. On y trouve cependant de très nombreux étangs et gravières.

Ayant toujours opté pour des grands espaces, la pêche en étang (souvent surfréquenté), n’a jamais forcément été ma « tasse de thé ». De plus, « grands espaces » veut souvent dire « longues sessions ». J’ai donc dû me résoudre à composer avec mon temps et les eaux que j’avais à disposition.

Au départ, j’ai tenté de pêcher plusieurs étangs, dans un rayon de vingt kilomètres autour de chez moi. Seulement, à vouloir s’éparpiller partout, on n’est finalement nulle part. Mes repérages, freinés par la pendule, étaient bien sommaires. Un amorçage en amont ? Avec deux enfants en bas âge, même pas la peine d’y penser! Miser sur deux heures de pêche le weekend ou un soir dans la semaine était devenu « LA » mission.

S’adapter

Il me fallait optimiser les minutes mais aussi le matériel. Tout réduire, dans la mesure du possible, au chiffre un. Une canne, un sac, un pique, un détecteur, un seul type d’appât mais surtout un seul lieu de pêche. J’ai alors choisi de me concentrer sur un étang de taille modeste à dix kilomètres de chez moi.

Hormis sa proximité, ce dernier m’a, en premier lieu, attiré par les échos de sa difficulté. J’avais déjà pu ressentir cet aspect peu encourageant, en m’y promenant le dimanche matin avec mon fils. Il était rare de tomber sur un gars attrapant un poisson. Cependant, lors de ces mêmes promenades, j’avais pu y observer quelques sauts. Ceux-ci m’avaient conforté sur fait que certains poissons sortaient du lot et que le cheptel présent était assez varié ; carpes communes, miroirs, cuirs, amours blancs et même quelques Kois. Capturer des poissons dans cet étang allait donc devenir un challenge intéressant.

Trouver la faille

Sans surprise, lors de mes premiers coups de ligne sur place, la véracité des dires des pêcheurs s’est vite confirmée. Les touches n’allaient pas s’enchaîner et ce n’est pas moi, novice des lieux, qui viendrais, du jour au lendemain, inverser la tendance. Les premiers capots s’empressaient de me ramener à la réalité.

Il faut dire que lorsqu’on ne connait pas un plan d’eau, il y a au départ plusieurs options de pêche. Avec trois cannes, on retrouve souvent le grand classique : une canne très amorcée, une peu amorcée et une non amorcée. A une seule canne, il me fallait essayer d’équilibrer les choses. A chaque sortie, j’ai tenté d’exploiter un nouveau spot que j’arrosais d’un amorçage léger. Sans résultat après plusieurs « micros pêches » (toujours de deux heures en moyenne), j’ai voulu mettre ces échecs sur le compte du mauvais poste, du mauvais montage voire du mauvais appât.

A y regarder de plus près, j’ai finalement constaté que je procédais, sans un réel brin d’originalité, de la même manière qu’une majorité de pêcheurs habitués des lieux. J’amorçais puis attendais. Certes, je n’amorçais pas autant que certains de la berge d’en face, dont le nombre frénétique de coups de cobra m’inspirait la tendinite de l’épaule, mais, tout de même, j’amorçais. Pourtant, malgré cet acte prudent de ne pas gaver le poisson, pas une touche à l’horizon.

Une prise de décision radicale s’est alors imposée. Ne plus mettre un gramme d’appât dans l’eau si ce n’est l’esche unique de mon montage. Et puis un jour, sans prévenir, première adrénaline avec un départ fulgurant. Une jolie miroir ! Puis, un autre jour, sur ce même spot, une deuxième carpe, commune cette fois-ci. J’avais peut-être trouvé la faille mais il me fallait confirmer. C’est alors, en décidant de conserver cette option du « non amorçage », que les touches se sont multipliées. Et les différents types de carpes aperçues auparavant, à travers leurs sauts, sont venus enfin me rendre visite, à l’exception des Koi, encore trop malignes pour moi à ce jour!

Revenir à l’essentiel

Cet étang est devenu une source d’inspiration. Plus qu’un nouveau havre de paix, il m’a conforté dans ma vision de la pêche. Par exemple, que la clé de la réussite est indéniablement liée à la compréhension du lieu. Il m’a également incité à sortir des sentiers battus. Le comportement des poissons diffère en fonction des eaux pêchées et chacune de ces eaux a ses mystères.

Voilà pourquoi j’ai réappris à savourer l’essence même de la pêche en tentant d’exploiter au mieux chaque recoin de ce petit plan d’eau. Une exploration qui est d’ailleurs loin d’être terminée. Utiliser une seule canne m’a obligé à être plus appliqué afin d’avoir une confiance quasi aveugle en mon unique montage pêchant. De plus, j’ai pu, avec conviction, améliorer mon sens de l’eau. Enfin, je n’ai rien inventé mais expérimenté cette façon « light » de pêcher m’a apporté bien plus de satisfaction que je ne l’imaginais.

Il est évident que je ne prendrai jamais un poisson record dans ce petit étang mais peu importe, il me laissera déjà de jolis souvenirs. En veut pour preuve, le dernier amour blanc que j’ai attrapé en présence de ma compagne et ma fille lors d’un goûter en famille. Les émotions procurées par la pêche ne se résument pas seulement aux souvenirs des poissons qui nous transcendent, une fois dans l’épuisette. Il y a aussi le moment où nous les avons pris et à qui était présent avec nous pour partager le bonheur et l’intensité d’une capture.

Oui, la pêche est aussi cela ; une forme de partage avec ceux que nous aimons, au cœur de la nature. Revenir à l’essentiel, loin de la pression et des tumultes de notre quotidien trop chargé. Une passion ne s’explique pas toujours, elle se vit. Et même si parfois nous sommes dépassés par les aléas de l’existence, nous y revenons sans cesse, comme les hirondelles et les martinets reviennent toujours à leur nid.

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