La pêche est plus agréable à deux, même si cela nous fait du bien parfois de nous retrouver seul au bord de l’eau. Pêcher à deux permet de trouver plus vite le pattern, d’apprendre plus de choses plus rapidement, et rend de meilleures photos… souvent. Mais pêcher à deux présente aussi un certain nombre d’inconvénients.
Comme je l’ai déjà écrit dans ces pages, en fin de saison la multiplication des impacts de leurre dans l’eau est préjudiciable ; c’est un signal de danger pour les poissons. Pêcher seul divise au moins par deux ce problème, voire même davantage puisqu’en éliminant l’effet de concurrence entre pêcheurs qui nous exhorte à lancer plus et plus loins que son voisin, en tout cas à ne jamais cesser de lancer, on lance seul moins et souvent mieux (en s’appliquant davantage). Reste que dans cet article ne vais-je pas tant plaider pour une pêche seule que pour la meilleure façon de pêcher quand on est seul.
Seul, on trouve moins vite la pêche ; en contrepartie, on a toute latitude pour correctement exploiter postes et secteurs. Un seul exemple : imaginez que vous approchiez en bateau une zone relativement profonde, de l’ordre de huit mètres, où des brochets se trouvent fréquemment. La plupart du temps, à deux, par un effet de concurrence bien compréhensible, chacun va s’empresser de laisser tomber une tête plombée au fond, dans le meilleur des cas — enfin avec de meilleurs pêcheurs — entre deux eaux. Le problème, c’est qu’il y a peut-être, et même sûrement, des brochets au-dessus, et que ceux-ci vont fuir (les prédateurs aquatiques chassant leurs proies en surgissant par dessous, il ne faut jamais passer sous les poissons). Si vous êtes seuls, vous allez pouvoir faire passer votre leurre successivement à toutes les hauteurs d’eau, en commençant par quelques coups de stickbaits par exemple, puis de jerkait, puis toujours pour l’exemple en plombant et/ou en laissant descendre de plus en plus un shadtail. De cette manière, le poste est exploité pour le mieux.
Tête brûlée et arbre immergé
De la même manière, vous n’aborderez pas un arbre immergé de la même manière. Au sujet des arbres morts, il y a toutefois deux choses à retenir préalablement :
- les gros poissons ont tendance à se tenir au coeur de l’obstacle, les plus petits en périphérie, surtout s’il s’agit de black-bass, et
- selon votre habilité et votre confiance en votre agilité technique, vous allez avoir tendance à « rentrer » plus ou moins dans l’obstacle avec votre leurre.
A ces deux observations empiriques il faut ajouter celle-ci : à deux, et pour les mêmes raisons de concurrence, le poste est régulièrement gâché par une hardiesse excessive d’un des deux binômes qui a tendance à tenter le lancer de la chance au plus profond du cover, avec à la clef généralement une ligne accrochée. Seul, on peut a contrario, et selon :
- si on ne se sent pas très à l’aise en pitching, aller tranquillement et avec le maximum de prudence et de sécurité de l’extérieur du cover vers l’intérieur, ou
- prendre le temps de se positionner et de réaliser son meilleur lancé au coeur de l’obstacle (si on décide de tenter un gros poisson).

J’ajoute que les arbres les plus denses sont parfaitement exploitables en laissant doucement descendre de branche en branche un leurre jusqu’au fond. C’est très efficace pour le sandre, mais cela peut prendre plusieurs minutes pour traverser toute l’épaisseur des branches entremêlées. Et le plus souvent, un seul pêcheur peur opérer à la fois.
Les exemples que je viens d’égrainer, vous en aviez conscience, je pense, et sans doute avez-vous été déjà confronté à ces situations. Mais il est une donnée à laquelle on pense moins, c’est qu’on peut seul « choisir » de pêcher les poissons qu’on ne ratera pas…
Au bon moment, au bon endroit
Pour la marque que j’ai représentée des années, je me retrouvais souvent seul sur l’eau, en float tube, mais avec un caméraman qui me suivait de près, ce qui constitue une autre forme de pression : il faut des résultats. Or, l’un des sites sur lesquels nous opérions pour les vidéos brochet présentait un fond très structuré, avec en particulier un grand plateau au milieu de l’étang, connecté à la partie profonde par une pente assez abrupte. On passait ainsi de quatre à petit mètre de profondeur, en cinq mètres seulement de dérive. Le pied de pente logeait souvent beaucoup de brochets, tandis que le haut, fortement enherbé, abritait moins de poissons. Il serait donc absolument logique, dans ces cas-là, de pêcher le pied de pente me direz-vous ? Et bien je faisais exactement le contraire…
Pourquoi pêcher plutôt le haut de la pente que le bas, puisque la plupart des poissons se trouvaient là ? Pour une raison de rentabilité, ai-je envie de dire. Le plus souvent, les poissons en bas de la pente sont peu mordeurs, aussi les « déchets » sont nombreux : kiss bites, short bites, décrochages. Ce qui est facile à expliquer : parce qu’il recherchent l’optimum thermique ou parce qu’ils trouvent là un habitat de repos, les brochets se tiennent en profondeur pour se reposer ou digérer, mais montent sur le plateau pour chasser. Ainsi, en ciblant uniquement les sujets qui se trouvaient sur le shallow, étais-je assuré de m’adresser à des poissons mordeurs, donc susceptibles de se piquer correctement.

C’est une chose que j’ai remarqué fréquemment : les jours où la pêche est difficile, on entend souvent les pêcheurs pester : « Et le peu qu’on touche, on le décroche ! C’est pas possible ! » Ce qui est pourtant absolument cohérent : quand les poissons ne mordent pas, ils mordent mal. A l’inverse, quand ils sont bien actifs, on déplore très peu de décrochages. En pêchant seul, vous pouvez attendre les poissons sur les zones d’alimentation. Mais attention : il m’est déjà arrivé de les attendre deux heures, au grand dam de mon caméraman !
Pêcher seul permet aussi de tester de nouvelles choses. S’il est vrai qu’à deux l’on peut déterminer plus vite le pattern en collectant plus vite plus d’infos, il est rare qu’on parvienne à décider son binôme pour des expériences folles. C’est ainsi que vous pourrez décider cette année de tenter la truite au leurre de surface, ou que vous ferez vos premières sessions bigbait. Vous testerez aussi de nouveaux coloris et vous serez surpris de constater qu’il n’en faut pas plus pour surprendre les poissons !
Pêcher seul comporte enfin un petit élément de sécurité à prendre en compte. Je ne vais pas jouer les moralisateurs, mais porter un gilet de sauvetage en float tube ou en bateau, prévenir nos proches pour qu’ils sachent où l’on est, veiller à pouvoir communiquer avec l’extérieur sont des mesures simples à mettre en place. Il serait dommage d’attendre des heures des secours, une jambe brisée en contrebas d’un fossé, simplement parce qu’il n’y a pas de réseau et que nos proches ne savent pas où nous chercher. Mais une fois ces précautions formulée, il faut admettre que dans la contexte actuel, un petit tour au bord de l’eau seul, pour se ressourcer et se retrouver soi-même, est peut-être la meilleure des mesures de sécurité et de salubrité.
Numa Marengo
ENCADRE : Kiss bite et short bite ?
Les short bites (précisons bien qu’il s’agit d’un anglicisme…) sont des « touches courtes », quand le poisson vient sèchement et brièvement frapper le leurre, gueule ouverte ou fermée. Les « kiss bites » quant à elles sont une variété de short bite que je traduirais bien par « smacks », relativement au petit baisé qu’on se donne sur la bouche, et qui traduit bien l’idée d’un contact extrêmement furtif. Neuf fois sur dix, les kiss bites ont lieu sur le paddle ou la palette du leurre, là où les vibrations sont émises.
