Billy Pate en chemise rouge, filmé devant un tarpon naturalisé dans une maison en bois d’Islamorada, en Floride

Billy Pate (1930-2011), le magicien de l’océan

par Pierre Affre

Billy fut probablement le plus grand pêcheur à la mouche en eau salée du XX-ème siècle. Sa devise était : « If it swims, it twill take a fly » (S’il nage, il prendra une mouche).

Né en Caroline du sud, loin de l’océan, le jeune Billy commence à six ans, sa carrière de pêcheur avec les black-bass à petite bouche et les truites (saumons de fontaine) qu’il capture au lancer dans les rivières des Appalaches. A quatorze ans il s’équipe pour la mouche et ne pêchera plus autrement qu’au fouet. Adolescent, puis jeune adulte, il pratiquera intensivement le ski nautique, surtout le saut, et fera partie durant six ans de l’équipe nationale américaine. Son autre grande passion, à l’époque est la chasse des oiseaux. Au vol sur les cailles, faisans et sarcelles, il n’a pas son pareil et très vite devient un des meilleurs fusils du sud des Etats-Unis. Quelques safaris le familiarisent avec la grande faune africaine mais alors qu’il est, à trente ans, au sommet de son art cynégétique, les médecins lui interdisent pour des problèmes d’oreille, le tir au fusil.

La pêche à la mouche qu’il ne pratiquait alors que comme un agréable passe temps, devient dès lors sa raison de vivre. Il découvre la pêche du tarpon, à l’occasion d’un voyage que son club de chasse, organise dans les Keys de Floride, au milieu des années soixante. Il y rencontre par la même occasion, George Hommel, un des premiers guide de pêche dans la région, avec qui il sympathise. L’année suivante il revient pour la saison du tarpon, qui se souvient-il fut extraordinaire et décide, maintenant qu’il ne peut plus chasser, qu’il ne pourra plus vivre loin des flats de Floride.

Marlin le long du bateau, tenu par le bas de ligne, son rostre et sa dorsale hors de l’eau
Il a pris à la mouche toutes les espèces de marlin

« Worldwide Sportsman » était né.

Avec son frère, passionné lui, de golf, ils décident de vendre l’usine familiale de fabrication de tapis et moquette et Billy prend le pari d’investir dans un magasin moderne d’articles de pêche et dans une agence spécialisée dans les voyages de pêche. Worldwide Sportsman était né. George Hommel, son partenaire se chargera de faire tourner la boutique, la plus « pro » à l’époque de tous les Keys. Billy voyagera dans le monde entier, prospectant et testant pour les clients de « Worldwide » les nouveaux eldorados halieutiques que Pan Am et TWA mettaient à quelques heures de Boeing, de Miami, New-York, Los Angeles ou Chicago. Bien sûr, ses voyages de pêche deviennent « tax deductible » et Billy va pendant deux décennies, explorer toutes les eaux de la planète où il est possible de lancer une mouche.

Aucun pêcheur, sauf peut-être son ami Al McLane, n’a pêché de cette façon, autant d’espèces différentes. Car si Billy est surtout connu pour ses exploits avec une canne à mouche dans le milieu marin, que ce soit au tarpon ou aux « bill-fish » (sail fish, marlins..), il fut également un des meilleurs pêcheurs de truites et de saumons du monde. Quand la saison des grands tarpons touchait à sa fin, autour de la fin juin, dans les Keys, il s’installait pour l’été dans sa maison de l’Oregon sur les bords de l’Umpqua, la meilleure rivière à steel-heads (truites arc-en-ciel migratrices) des Etats-Unis.

Un voilier jaillit de l’eau à côté du bateau, le bas de ligne tenu par une main gantée
bye bye !

En Automne et en hiver, il voyageait beaucoup dans l’hémisphère Sud, où les saisons inversées, lui permettaient d’explorer de nouvelles destinations. Il eut ainsi l’occasion, entre 1965 et 1995, de pêcher, souvent en éclaireur, les meilleurs coins du monde. Depuis l’Islande jusqu’à la Terre de feu, où il fut le premier avec Joe Brooks au début des années soixante à prendre les grosses truites de mer, et depuis les montagnes rocheuses jusqu’aux jungles tropicales d’Amérique centrale. En fait il est peu d’endroits où il vaille la peine de lancer une mouche, qu’il n’ait pas visité. Souvent il fut le premier à lancer un streamer, dans des eaux nouvelles ou vers des poissons que personne n’avait pêché à la mouche auparavant.

Canne à mouche pliée vers un poisson à rostre qui se débat en surface, en pleine mer
Les poissons à rostre l’amusaient mais sans doute moins que les gros tarpons

Tous les poissons peuvent se prendre à la mouche

Pour Billy Pate, tous les poissons, du moins parmi les espèces considérées comme « sportives » par l’IGFA, étaient susceptibles d’être capturées selon les règles du fly-fishing. Il fut le premier et pendant longtemps le seul pêcheur au monde à avoir capturé de cette façon les cinq espèces de marlins: rayé en Equateur (1970), blanc au Venezuela (1971), noir en Australie (1972), bleu atlantique à Cuba en 1978 et bleu pacifique au Costa Rica. Le plus difficile fut le marlin bleu atlantique. Billy savait qu’à 120 Km d’Islamorada, de l’autre côté du Gulf Stream, la côte Nord de Cuba offrait les meilleures chances de capture d’un marlin bleu à la mouche. Mais pour un citoyen américain, ce n’était pas chose facile d’organiser une expédition de pêche à la Havane, avec tout ce que cela impliquait, à l’époque de la guerre froide, comme démarches et tracasseries administratives. En outre, il fallait tomber sur un marlin pas trop gros pour avoir quelque chance de le sortir sur « tippet » de 15 livres de résistance maximum. A l’époque cette classe de ligne était la plus forte autorisée pour la mouche par l’IGFA. Contrairement aux autres espèces de marlins, qui se bagarrent la plupart du temps en surface, les bleus sondent très vite et avec les premières cannes en fibre de carbone, il était pratiquement impossible de remonter un poisson de plus de cent livres vers la surface. Bien évidemment presque tous les poissons qu’il ferra pendant les quinze jours qu’il passa au large des côtes de Cuba, dépassaient et de loin les 150 ou 200 livres.

Billy Pate, lunettes de soleil, pilotant un bateau de flats à Islamorada
Sur les flats d’Islamorada

Un « petit poisson » – moins de cent livres – prend son streamer

C’est le dernier jour que finalement un « petit » poisson d’un peu moins de cent livres prit son énorme streamer. Pour la petite histoire, c’est son ami Jack Hemingway (le fils d’Ernest) avec qui il pêchait la steelhead dans l’Oregon, qui lui obtint son visa de pêche à la mouche, en intervenant directement auprès de Fidel Castro.

Avant cela, au large de la grande barrière de corail australienne, Billy avait fait mordre des « noirs » de plus de cinq cents livres, toujours sur tippet de 15 livres…… Un de ces poissons, dont toute la bagarre est filmée, fut amené après plus de quatre heures, à portée de gaffe. Si les rêglements de l’IGFA avaient autorisé pour la mouche l’emploi des gaffes volantes, ce gigantesque marlin aurait certainement été embarqué. Il cassa finalement dans un dernier saut à moins de trois mètres du bateau, quand Billy essaya de tourner sa masse énorme pour l’estocade finale.

Après avoir ainsi capturé toutes les espèces de poissons à rostre, Billy essaya de capturer un véritable espadon : Xiphias gladius. Cette fois tous ces amis lui dirent qu’il était fou. Après avoir essayé au large de la Californie et des côtes de Floride, il se rendit dans le détroit de Messine où il lança ses énormes plumeaux blancs à une bonne douzaine de xyphias qui paraissaient endormis en surface. Avec pour seul résultat de les faire plonger nonchalamment.

Grands poppers en mousse blanche à yeux jaunes et plumes bleues, pour voiliers et marlins
Ses poppers à espadons-voiliers et à marlins…

Un tarpon de 188 livres vaincu en vingt minutes

Mais le poisson qui l’a rendu célèbre, c’est bien sûr, le silver king: le roi d’argent comme on appelle le tarpon en Floride. Si Tom Gibson a pris plus de mille tarpons, Billy, en a lui, fait « sauter » plus de 5000. Car ce qui l’amusait, plus que de tirer des heures durant sur la gueule de ces monstres, c’était de les faire mordre, de les ferrer et d’admirer leurs acrobaties aériennes pendant une ou deux minutes. Certains jours fastes, Billy a ainsi fait « exploser » au dessus de la surface des flats d’Islamorada, jusqu’à trente tarpons pesant entre 70 et 150 livres. De temps à autre cependant, si le poisson était un potentiel record du monde, il le bagarrait jusqu’au bateau. Il a ainsi combattu deux tarpons estimés autour de la barre magique des 200 livres, plus de douze heures, pour les perdre tous les deux, à la nuit tombée, à bout de force, de batterie pour les moteurs électriques et même à cours d’essence pour le gros moteur hors-bord. Son record du monde (qui le resta 21 ans), un poisson de 188 livres fut vaincu en moins de vingt minutes. Nous étions sur le même flat d’Homossassa avec mon ami Bruce Miller et avons assisté à toute la bagarre. Billy ne laissa pas une seconde de répit au tarpon une fois qu’il eut fini d’exploser en surface. Il appliqua sa fameuse tactique de « guerre psychologique » qui consiste à faire croire au poisson qu’il ne peut plus nager et en moins d’une demi-heure, le grand poisson était sur le dos.

Billy Pate penché sur le flanc du bateau pour remonter un tarpon géant, à Homosassa en Floride
Record du monde à Homosassa (Floride) en mai 1979 : 182 livres
Moulinet à mouche Billy Pate Tarpon doré, garni d’une soie orange
Son fameux moulinet « mouche-tarpon » vendu à des milliers d’exemplaires.

Un garçon charmant

Mais au-delà de ces records du monde et exploits halieutiques, Billy restera connu dans le petit monde des pêcheurs à la mouche, comme un véritable gentleman, toujours prêt à donner un conseil, une mouche ou à prêter une canne, comme il le fit à Cairns lors du premier championnat de pêche à la mouche des petits marlins noirs, alors que je venais d’exploser la mienne. Je me souviendrais toujours également à Sherbro (Sierra Leone) quand le gros et vieux moteur Johnson de 150 CV refusa un matin de démarrer, alors que des tarpons vraiment géants, commençaient à marsouiner dans l’estuaire, à moins de cent mètres du bord. Au lieu de pester après le guide ou les organisateurs, il sortit de sa poche un couteau suisse, et passa plus d’une heure en plein soleil, avec la lime et le petit tournevis, à démonter, nettoyer et remonter le carburateur. Comme je m’étonnais de ses connaissances en mécanique, il me dit que c’était exactement les mêmes moteurs et les mêmes pannes, qui équipaient les bateaux de ski nautique, quand il était jeune et s’entrainait avec l’équipe américaine de saut à ski. Je n’oublierai pas non plus, la première fois que je l’ai rencontré. C’était en mai 1978 à Homosassa et nous avions loué une maison voisine de la sienne. Le premier soir il nous invita à prendre un verre, me donna quelques mouches et expliqua à Bruce, les bons endroits où il fallait se trouver en fonction des horaires de marées. Ce qui nous fit gagner un temps précieux.

Merci, Billy !


Cet article est paru dans Pêche Mouche n°172 (juillet, août, septembre 2026), dans la rubrique Hommage. Au sommaire de ce numéro aussi : onze bons coins de pêche dans l’Est, l’ombre brévirostre, les dorados géants d’Amérique du Sud et la rencontre avec Brice Sylvain, technicien AAPPMA sur la Nive.

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