Par Pierre Affre
En ce mois d’ouverture en « première catégorie », nous allons commencer notre série annoncée le mois dernier des poisons records de France, par la ou plutôt les truites. En effet, et tout en restant dans l’Hexagone, les ichtyologistes (scientifiques spécialistes des poissons) nous apprennent qu’il faut au minimum reconnaître trois « sous-espèces » ou plutôt trois « formes écologiques » d’un même poisson : la truite commune (Salmo trutta).
Un nom ambigu
Mais avant d’aborder ces subtilités biologiques, intéressons-nous à l’étymologie du mot truite. Il viendrait du gaulois tructa, passé par le latin trutta et le grec τρώϰτης signifiant « dévorer ». Le mot désigne donc à proprement parler un poisson vorace. Et en effet, pour certains sujets qui comme nous le verrons peuvent atteindre et même dépasser le poids de vingt ou trente kilogrammes, il leur faut en quelques années dévorer un maximum de proies, fussent-elles de leur propre descendance.
Le terme truite est donc un nom vernaculaire très ambigu désignant plusieurs espèces de poissons de la famille des salmonidés et qui peuvent être, comme au Québec par exemple, des Ombles cristivomer (truite grise), ou encore des Ombles de fontaine (truites mouchetées) surnommés chez nous saumons de fontaine. La truite arc-en-ciel importée des Etats-Unis n’est pas non plus une vraie truite (genre Salmo), ainsi que beaucoup d’autres salmonidés désignés sous le nom de truites.
Combien d’espèces ?
Pour revenir à nos truites françaises ou plutôt européennes, celles classées dans le genre Salmo, il faudrait parler des dizaines d’espèces et sous-espèces, présentes naturellement en Eurasie, disons de L’Islande à l’Oural, en passant par la Scandinavie, les îles britanniques, l’Espagne et une petite partie de l’Afrique du Nord.… Mais ceci nous emmènerait trop loin dans les domaines de la classification, de la génétique et de la taxonomie. Nous nous limiterons ici, c’est d’ailleurs le titre et le sujet de cet article, aux truites « records » capturées en France métropolitaine, même si nous dirons un mot de quelques records des mêmes poissons, dans les pays voisins, Suisse, Allemagne surtout. C’est donc à la truite non pas fario, mais « commune » (Salmo trutta) que nous nous intéresserons, et même en nous limitant strictement à cette « espèce », nous verrons, justement au travers des records, que les choses ne sont pas si simples.
Si on parlait autrefois de « sous-espèces » ou de « races » de truites communes, les scientifiques s’accordent aujourd’hui pour parler de « formes écologiques » d’un même poisson, à savoir : la truite fario ou truite de rivière (Salmo trutta fario), la truite lacustre qui passe la majeure partie de sa vie dans les lacs (Salmo trutta lacustris) et la truite de mer qui, tout comme le saumon, nait en rivière, mais va grossir dans l’océan (Salmo trutta trutta). Ces trois poissons, très distincts par leurs formes, leurs robes et leurs modes de vie ne sontpourtant que des variations ou « formes » écologiques de l’espèce type : Salmo trutta,une forme pouvant engendrer des descendants appartenant à l’une ou l’autre forme.


Cette truite prise par le Dr Jean Ster en 1974 dans la Vis, est une vraie truite de rivière. Elle atteignait 6kgs480 pour 79cm et fut authentifiée par M. Dubos, de la maison de la mouche, légendaire Fly Shop parisien.
Remarquez le « kype » marqué de sa mâchoire (voire l’article sur les truites bécardes dans le même numéro).
Salmo trutta fario
La « forme” la plus répandue en France est la truite fario, que l’on trouve ou trouvait dans la plupart de nos rivières et ruisseaux pourvu que l’eau y soit fraiche et non polluée. A l’époque de la reproduction elle migre sur de courtes distances, passant souvent de la rivière aux ruisseaux affluents. Avant que ne commencent, dès la fin du XIXème siècle et tout au long du XXème, les « politiques » à grande échelle de repeuplements, alevinages, ré-empoissonnements, déversements surdensitaires, etc. de truites farios, on peut dire qu’il y avait autant de « souches » de farios qu’il y avait de rivières. On les distinguait surtout par la couleur et les dessins de leurs robes (la génétique n’existait pas encore), leur taille, leurs habitudes alimentaires et bien d’autres caractères. Blondes et grasses farios normandes, petites truites sombres des ruisseaux bretons ou des torrents pyrénéens, etc, etc. Dans certains cours d’eau, puisque nous nous intéressons ici aux records, ces truites farios, pouvaient atteindre des tailles imposantes, voisines de 10 kg.
C’est en Franche-Comté dans le Doubs et la Loue, qu’ont été prises sportivement les plus grosses truites fario. D’après Jean-Paul Péquegnot, le record au lancer et à la mouche reviendrait à un même poisson pesé précisément à 7,980 kg, capturé par Mr Grosjean au poisson-mort casqué et qui avait encore au coin de la gueule la mouche artificielle de Jean-Jacques Cuénin, qui avait réussi une semaine plus tôt, au même endroit, à échouer sur une petite plage de galets l’énorme poisson, qui lui avait glissé des mains, avait cassé le bas-de-ligne et était reparti dans les eaux sombres du Doubs au lieu-dit le Refrain. Perdu dans un canyon vertigineux du Doubs franco-suisse, bien connu, pour ses grosses truites, le Refrain n’est accessible que par les « échelles dites de la mort ». Même si nous n’avons pas de photos de ce poisson, nous pouvons penser avec le Dr Péquegnot, écrivain et historien halieutique de la Franche-Comté, qui interrogea les deux pêcheurs, que cette truite fario de presque 8 kg fut longtemps la plus grosse prise en France, à la ligne. Aux filets (épervier, araignées ou tramail), ), voire à la foëne, des truites « fario » de plus de dix kilos, ont été braconnées dans la Loue et le Doubs.
Depuis, quelques rares truites de plus de 80cm ont été capturées (non pesées) et un spécimen record pesé, une truite de plus de 10kgs capturée dans la Loue. Ces spécimens exceptionnels sont particulièrement intéressants et généralement liés à des milieux très riches en nourriture.


Salmo trutta lacustris.
Les truites de lacs, car comme pour les farios il y a autant de souches génétiques différentes que de grands lacs européens naturels, voire de lacs de barrage. Dans les grands lacs alpins, le Léman et quelques autres lacs naturels bavarois ou autrichiens, des truites lacustres de plus de vingt-cinq kilos, voire de quarante kilos en Bavière et en Autriche, ont été capturées par des pêcheurs professionnels au filet, au cours du siècle dernier. Ces truites pesant existent certainement encore dans les profondeurs du lac de Genève (jusqu’à 330 m), mais plus personne ne les pêche au filet aujourd’hui, et comme presque tous les très gros et très vieux poissons, elles sont stériles et on ne risque pas de les voir remonter les Dranses de Thonon les Bains pour se reproduire. Mais, tous les ans, encore aujourd’hui, à partir de la fin août et durant tout l’automne, des truites lacustres pesant entre 10 et plus de 15 kg remontent les Dranses, quatre rivières qui confluent à Thonon, pour aller se reproduire autour de la fin décembre. Frédéric Zanella, dont on peut suivre les exploits halieutiques sur Youtube, a pris des centaines de grosses truites dans les Dranses et détient certainement le record français de la plus grosse truite lacustre capturée sportivement, et c’est réellement de grand sport qu’il s’agit, avec un poisson de 15 kg 800 pour 1,06 m de longueur.


Là encore, même si cette truite baptisée fario a été prise en rivière, dans le Verdon, il s’agit indubitablement d’une truite lacustre remontée du lac artificiel gigantesque de Sainte Croix… Poisson homologué par le magazine en 1993, pris par Hubert Ducret au poisson mort manié (ablette) au lieu dit Carajuan dans les gorges du Verdon. Le détaillant qui l’a authentifié organisait un concours qui permit à l’heureux pêcheur de gagner un voyage de pêche en Irlande.


Record du magazine de truite lacustre, prise par François Magdinier dans un lac de barrage de Lozère… Sa livrée est caractéristique.
Salmo trutta trutta
Il s’agit de la « forme » écologique truite de mer de la truite commune. Migratrices, tout comme les truites de lacs qui grossissent dans les milieux lacustres riches en poissons-fourrages (ablettes, goujons, vairons, perchettes, etc…), les truites de mer ont besoin de remonter une rivière pour se reproduire. Et comme le milieu marin, peut être encore plus riche que les grands lacs en nourriture, les truites de mer, en quelques années, peuvent y atteindre des poids records. En France, seule la Touques, la rivière de Deauville, voit encore remonter quelques sujets dépassant les dix kilos. En dehors de celles qui sont capturées à la ligne (mouche ou lancer), une caméra placée dans l’échelle du barrage de Pont l’Évêque, filme en les mesurant, tous les sujets qui remontent la Touques. Des poissons avoisinant, voire dépassant le mètre sont ainsi visualisés, certaines années, ce qui correspond à des poids de 12 à 13 kg. A la ligne, le record français semble revenir à une truite de la Touques de 9,9 kilos pour 90 cm de longueur, capturée au Rapala en septembre 2024. Le record européen revient à une truite de mer suédoise de 22 kg capturée à la mouche dans la rivière Mörrum, et exposée dans le musée de la petite ville éponyme. Toujours dans le même petit musée, située au bord de la rivière, on peut voir taxidermisée une truite de mer de 27 kg, donc beaucoup plus grosse, mais capturée en 1989 dans le piège du petit barrage situé au cœur de ville. Ces énormes truites de mer, qui remontent la rivière Mörrum pour se reproduire, se nourrissent dans le sud de la mer Baltique, très riche en harengs et autres poissons-fourrages.

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