Antispécisme, animalisme, chasse, pêche, futur

Animalisme et antispécisme sont devenus le cauchemar des pêcheurs. Hélas, comme un grand nombre de concepts mobilisés à tout-va, leur contenu idéel est mal maîtrisé, donc mal employé et mal combattu (ou combattu à tort), comme avec le « wokisme », concept qui ne désigne que très vaguement le mouvement états-unien contre les injustices et les discriminations. Mais il est évident qu’il est plus simple de se dire opposé par principe à tout ce qui vient des USA que de se déclarer contre plus de justice, plus d’égalité et moins de discrimination. Voilà l’intérêt bien compris pour la méconnaissance des concepts qu’on manipule. Donc faites votre choix avant d’entrer ou non dans cet article, car il peut piquer par endroits… 

Vous me direz : « comme de par hasard » l’animalisme comme l’antispécisme nous viennent de l’autre côté de l’Atlantique… Oui et non. J’ai par exemple un ami philosophe qui n’hésite pas à faire remonter l’animalisme au franciscanisme, donc au Moyen-Âge européen, et l’on trouve chez Rousseau (donc au XVIIIè) un plaidoyer vibrant autour du concept réformé de pitié et qu’on peut qualifier d’animaliste. Rousseau a en effet raison de faire remarquer que la pitié réduit l’altérité animale — quiconque a vu un homme battre un chien a pu ressentir ce sentiment finalement assez étrange, où l’on se sent infiniment plus proche de l’animal que de son maître.

Chez les animalistes en effet, la notion centrale est celle de « sentience ». La plupart du temps, par sentience on entend un certain qualie (les qualia sont des états mentaux, comme par exemple les couleurs, qui n’existent pas dans la matière), qu’on peut résumer grossièrement à la nociception (la perception de la douleur). Dans les faits, sentience traduit assez mal le terme anglais d’origine, « sentent being », qui désigne aussi le fait d’avoir des états de conscience — tout court. On peut donc y adjoindre le fait d’éprouver des préférences, de pencher vers les relations sociales, etc. C’est riche, et les débats sont nombreux. Mais quiconque possède un chien sait que non, l’animal ne se réduit pas à une machine, ce qui suggère que nous serions d’accord pour dire que les animaux doués de sentience doivent être traités avec une dignité proche de celle qu’on accorde aux humains. Mais les poissons sont-ils sentients ? 

L’animalisme en tout cas est bien plus qu’un mouvement états-unien, il s’agit d’une lame de fond de la culture occidentale, directement puisée à notre tréfonds philosophique et religieux. J’irais même plus loin : l’animalisme étant un utilitarisme (où l’on ne cherche plus à maximiser le plaisir humain mais à minimiser la souffrance animale), les pêcheurs en no-kill sont des animalistes qui s’ignorent. Réfléchir aux conditions de capture, aux dommages sub-létaux, aux douleurs inutiles de l’animal, c’est déjà de l’animalisme. Certes, les animalistes extrémistes sont une minorité, mais ce dont ils sont le nom traverse toute la société, et si vous pensez qu’il suffit de regarder ailleurs en attendant que cette mode cesse, vous vous trompez. 

Reste que l’animalisme en tant qu’animalisme, et nommé comme tel, nous vient en effet des Etats-Unis, et même précisément d’un auteur des années soixante, Tom Regan, donc d’une époque où l’on repensait à grands frais les rapports sociaux. Car l’animalisme est d’abord le nom d’une extension programmatique des luttes sociales au monde animal non-humain. Nous verrons que cela revêt une grande importance pour nous. En attendant, rappelons que l’animalisme originel était donc cet utilitarisme de bon sens qui touche aussi les pêcheurs, et qui veut qu’à la limite, élever des poules chez soi pour leurs œufs, à condition que celles-ci soient bien traitées, ne pose pas de grave problème moral. Je pense que ces animalistes-là ne verraient pas d’un bon œil le catch and release, mais ils diraient sans doute que c’est une première prise de conscience. 

Il en va tout autrement de l’antispécisme, qui survient une décennie plus tard, en particulier sous la plume de Singer et Ryder, et qui est lui un animalisme au cube, et pour lequel la pêche, les animaux de compagnie et votre poulailler sont un problème en soi. Pour eux et pour le dire vite, exploiter des poules pour leurs œufs simplement parce que ce sont des poules revient à réduire en esclavage un homme simplement parce qu’il est noir. Où l’on voit que la discussion ne va pas être possible… 

Mais comment animalisme et antispécisme ont traversé l’Atlantique, me direz-vous ? C’est en fait dans les années quatre-vingts que deux philosophes français, Jacques Derrida et Elisabeth de Fontenay, chacun de leur côté invitent la question animaliste dans le débat intellectuel français. Mais dans l’affaire, Derrida occupant un magistère beaucoup plus important que Fontenay, c’est donc son influence qui va être décisive, et ce sont donc ses motivations qui seront le carburant de la propagation de ces idées en France. En effet, l’un comme l’autre étaient à mon avis animalistes et spécistes (pour Fontenay j’en suis sûr, elle se déclarait elle-même spéciste), mais si pour Fontenay la question animale est au centre de sa démarche (elle a écrit un très bon livre, Le silence de bêtes), pour Derrida la question animale est une manière de dépayser la question sociale… ce qui est très important pour nous, car Derrida a laissé son empreinte sur beaucoup de mouvements animalistes, qui utilisent très souvent la métaphore du miroir pour parler des animaux : notre relation aux animaux serait un miroir de nos relations intraspécifiques. Or, comme j’aime à la dire, quand vous trouvez dans votre miroir le matin un énorme furoncle sur votre nez, ce qui vous intéresse ce n’est pas le miroir, mais le clou, et c’est un peu notre chance : l’immense majorité des intellectuels français se foutent complètement que vous alliez à la pêche le week-end, et avec un peu de pédagogie vous pourrez finir de les séduire avec le no-kill. Par contre, et je veux absolument souligner ce point qui n’est pas du tout compris actuellement, l’animalisme ne vient jamais seul, sa grande force idéologique est qu’il est toujours accompagné d’un grand nombre de luttes auprès desquelles il tire une légitimité immense : féminisme, antiracisme, etc. C’est notre problème numéro un. 

J’en profite pour faire une incise : dernièrement la Fédération de Gironde, qui se bouge et on ne peut pas lui retirer, a émis un certain nombre de (très bons) contenus ayant pour titre que l’animalisme serait « une idéologie sans queue ni tête ». Double disqualification qui risque de ne disqualifier que nous : tout d’abord, l’idéologue c’est toujours l’autre, et les défenseurs de la pêche sont autant des idéologues que les animalistes. Ensuite, nous sommes face à une pensée extrêmement consistante, mais contre laquelle nous avons encore le bonheur de bénéficier de l’appui d’une bonne partie du monde scientifique. En tout cas, je vous invite à ne pas sous-estimer l’adversaire. 

Si vous avez suivi ce qui précède, vous aurez compris que les animalistes sont moins problématiques que les antispécistes, qu’une bonne partie des pêcheurs sportifs sont en fait des animalistes qui s’ignorent, que la véritable question est celle du curseur. Comment empêcher le saut qualitatif entre animalisme et antispécisme ? doit être notre obsession. Car s’il y a entre animalisme et antispécisme un rapport de gradation, c’est que l’animalisme n’a jamais posé la question de la limite : jusqu’où doit-on être animaliste ? Si bien que l’on comprend que l’antispécisme est un avatar presque obligé de l’animalisme, dont la simplicité — pour ne pas dire l’indigence — du régime conceptuel lui procure une grande force propagandiste tout en étant le tremplin parfait et presque obligé pour des positions extrêmes et même extrémistes — les deux facteurs combinés étant parfaits pour recruter très largement. Mais comment nous défendre ? 

Dans cet article je n’ai pas de solution miracle ; je ne peux que partager des réflexions. Au fond de moi, je pense qu’il faut essayer de gagner du temps — position qui n’engage vraiment que moi. Divers courants écologistes ne nous veulent pas du bien, c’est un fait, mais rejeter sous ce prétexte et l’animalisme dans son entièreté, et l’écologie dans son principe, c’est nous suicider. Par exemple, il est évident que les antispécistes entretiennent à l’envi la confusion entre écologie politique et écologie scientifique ; aussi devons-nous urgemment nous déclarer animalistes pour pervertir de l’intérieur les fondements de l’antispécisme, et mobiliser l’écologie scientifique dans notre sens. Bref, nous devons plus que jamais prendre nos plus beaux habits d’écologistes pour ne pas laisser l’écologie à nos ennemis.

Je dirais même : nous devons être écologistes et animalistes. Nous devons mettre en avant les éléments de cette sensibilité qui irriguent la pêche à la ligne (comme le catch and release), et nous devons balayer devant notre porte.

Par exemple, durant des décennies chasseurs et pêcheurs se sont tenus la main pour des raisons de robustesse toute numérique, c’est-à-dire électorale. Mais il faut poser cette question : cette alliance ne nous dessert-elle pas désormais plus qu’elle ne nous sert ? Quand le président des chasseurs déclare qu’il se fout de la régulation, que son plaisir c’est de tuer, a-t-on vraiment envie de convoler avec lui ? Est-ce stratégiquement si rentable ? 

J’ai toujours vu les chasseurs se servir opportunément des pêcheurs qu’ils traitent un peu en supplétifs de leur cause. C’est encore plus visible quand cette association prend une tournure politique. Rappelons-nous de Chasse Pêche Nature et Tradition : quelle étonnante succession de trahisons en un temps si court ! Première trahison : la confiscation de la pêche dans un mouvement clairement orienté sur la chasse et sur elle seule — même la FNPF s’en est émue. Deuxième trahison : le passage de ce que j’appellerais la chasse landaise (traditionnellement socialiste, des ouvriers agricoles) à la chasse solognote, des grands propriétaires fonciers. Troisième trahison : ils ont piqué dans la caisse, je ne peux pas le dire plus simplement. Quatrième trahison : leurs électeurs ont été vendus à Sarkozy. Ils devaient nous défendre, ils nous ont salis. 

Qu’on me comprenne bien : chasseurs et pêcheurs sont liés, au moins par ce qu’on appelle l’échelle de Guttman : si beaucoup de pêcheurs ne sont pas chasseurs, beaucoup de chasseurs sont pêcheurs. Aussi, il serait absurde de se fâcher avec une partie des pêcheurs parce qu’ils sont aussi chasseurs. Il s’agit simplement de réviser nos alliances stratégiques. 

Qu’on le veuille ou non, il va nous falloir négocier avec l’époque. Il va donc falloir prendre en compte ses aspirations. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire dans un débat consacré à ces questions, nous, pêcheurs en no kill, sommes les mieux portés à réussir cette difficile synthèse qui consiste à envisager le poisson en tant qu’espèce, dans la recherche de la meilleure gestion du milieu et de ses populations de poissons, mais aussi en tant qu’individu, en essayant de limiter le stress de nos prises et autres dégâts sub-létaux. Je pense que c’est un axe de réflexion fécond, c’est même un axe de communication intéressant. Encore faut-il avoir la volonté de vouloir un peu changer les choses. On ne peut selon moi dire et que nous sommes deux millions et que nous vivrons plus heureux mieux cachés. 

On ne survivra pas en ne changeant rien. Moderniser la pêche peut ainsi par exemple emprunter la voie de la fin de la pêche au vif. Sur ce dernier point, je sais que beaucoup sont en désaccord avec cette idée, et je tiens ici à dire que je vous partage là une intuition, non une conviction. Je laisse aussi la place à la fin de cet article à Bill François pour une défense de la pêche au vif, car il faut à ce stade que les opinions contraires s’expriment. Il y a en effet une bifurcation qui se présente à nous : soit faire bloc, ne rien concéder de peur de tout perdre, soit faire des concessions pour se conformer aux attentes nouvelles des Français. Je suis de cette seconde école, mais je n’aurais pas l’audace de prétendre que j’ai raison.

(…)

La suite est à découvrir dans notre numéro actuellement en kiosque et disponible à la vente au numéro.

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