Seiche commune nageant au-dessus des algues dans les petits fonds de Méditerranée

L’ovni des petits fonds : à la rencontre de la seiche commune

par Sébastien Barrio

Chaque été, au bord de la Méditerranée, mes sorties snorkeling sont l’occasion de retrouver un animal qui me fascine toujours autant : la seiche commune. Elle fréquente les petits fonds, parfois à quelques mètres seulement de la surface, entre les rochers, les herbiers et les étendues de sable. Il suffit de prendre le temps de regarder pour découvrir cette silhouette étrange qui avance lentement devant moi, sa nageoire ondulant tout autour de son corps…

La première fois que l’on rencontre une seiche, on a presque l’impression d’observer un animal venu d’un autre monde. Ses grands yeux, son corps aplati et ses nombreux bras lui donnent une allure étonnante. Pourtant, si je prends soin de ne pas lui foncer dessus, elle accepte généralement assez bien ma présence. Elle continue alors de se déplacer, de fouiller le fond et d’observer ce qui l’entoure, sans réellement chercher à me fuir.

C’est dans ces moments-là que l’on découvre à quel point elle est fascinante.

Une peau qui raconte tout

La seiche commune, Sepia officinalis, est une véritable spécialiste du camouflage. Sa peau peut changer très rapidement de couleur et de motifs grâce à des cellules spécialisées, les chromatophores. Mais elle est également capable d’en modifier la texture, faisant apparaître de petites excroissances qui lui permettent de casser les contours de son corps.

Elle peut également s’enfouir dans le sable. Lentement, son corps disparaît sous le sédiment jusqu’à ne laisser dépasser que ses yeux. Même lorsque je sais exactement où elle vient de se poser, il m’arrive de perdre sa trace.

Ce camouflage lui sert autant à se protéger qu’à chasser car la seiche est une prédatrice redoutable.

Seiche commune sur le fond, deux bras dressés vers le haut pour imiter des algues
Quand la seiche pointe 2 bras vers le haut, c’est une méthode de camouflage qui brise sa silhouette et imite des algues.

Une chasse en apesanteur

Son mode de déplacement est déjà un spectacle en lui-même. Elle peut avancer, reculer, tourner ou rester presque immobile en faisant simplement onduler la nageoire qui borde son manteau. Elle semble ainsi évoluer dans l’eau sans véritable contrainte, capable de changer de direction avec une facilité déconcertante.

Lorsqu’elle chasse, son comportement devient encore plus impressionnant. Ses bras se dressent devant elle et ses deux longs tentacules de capture peuvent jaillir brutalement pour saisir un petit poisson, une crevette ou un crustacé. La proie est ensuite ramenée vers les huit bras qui entourent sa bouche.

Tout peut se jouer en une fraction de seconde.

Puis la seiche reprend son déplacement tranquille, comme si rien ne s’était passé.

C’est cette succession de comportements qui rend chaque observation différente. Elle peut rester immobile, changer de couleur, s’enfouir dans le sable, puis repartir dans une autre direction avant de s’arrêter quelques mètres plus loin. Et si elle se sent réellement menacée, elle dispose encore d’une arme redoutable : l’encre, qu’elle projette dans l’eau pour brouiller la vision de son poursuivant et disparaître.

Un sujet photographique extraordinaire

Pour le photographe sous-marin, la seiche offre une multitude de possibilités. En macro, je peux chercher les détails de son œil, dont la pupille en forme de « W » lui donne un regard presque irréel, ou m’attarder sur les motifs et les innombrables nuances qui parcourent sa peau.

Gros plan sur l’œil d’une seiche commune et sa pupille en forme de W
La pupille de la seiche est en forme de W, ce qui lui permet de mieux voir dans les fonds marins.

Le portrait permet de saisir toute son étrangeté. Face à l’objectif, ses bras légèrement déployés et son regard dirigé vers moi donnent presque l’impression qu’elle cherche à comprendre qui se trouve devant elle.

Mais j’aime aussi prendre du recul et utiliser un grand-angle pour la replacer dans son environnement. Une seiche posée sur le sable, au milieu d’un herbier ou entre quelques rochers raconte alors une histoire différente. Elle n’est plus seulement un animal photographié : elle devient une partie de ce paysage méditerranéen auquel elle est parfaitement adaptée.

Et parfois, c’est justement lorsqu’elle disparaît presque complètement dans son environnement que l’image devient la plus intéressante.

Ces rencontres me rappellent qu’il n’est pas nécessaire de plonger profondément ou de partir au large pour découvrir une faune extraordinaire. À quelques mètres du rivage, dans une eau parfois très peu profonde, la Méditerranée abrite des animaux capables de changer d’apparence, de se fondre dans le sable et de chasser avec une précision remarquable.

Il suffit simplement de ralentir.

De regarder.

Et de laisser l’ovni des petits fonds venir à notre rencontre.


Cet article est paru dans La Pêche et les Poissons n°971 (octobre 2026), dans la rubrique Vie aquatique. Au sommaire de ce numéro aussi : le barbeau gitan du Guadalquivir, le toc-blanc pour les truites les plus méfiantes, la Salmotrek dans les Pyrénées et la pêche du bar en Bretagne.

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