Trois pêcheurs à la mouche dans une rivière du Montana, scène du film Et au milieu coule une rivière de Robert Redford

Quand la pêche s’invite au cinéma

par Thierry Bruand

Du cinéma populaire français aux grandes productions internationales, la pêche apparaît régulièrement dans le cinéma de fiction. Cinéphile passionné, Thierry propose une déambulation à travers quelques scènes de pêche, discrètes ou marquantes, qui ont nourri notre imaginaire. De quoi vous donner de bonnes idées de film à regarder entre deux sessions !

Affiche du film Dialogue avec mon jardinier : Daniel Auteuil et Jean-Pierre Darroussin épuisant une carpe depuis une barque
La pêche est très présente dans les fictions de Jean Becker, qui filme beaucoup la province et la campagne. Un cinéma populaire et humaniste. Dans Dialogue avec mon jardinier, elle constitue le dernier moment de partage entre les deux amis, juste avant la mort du jardinier. Une scène qui a d’ailleurs inspiré l’affiche.

Cet article a pris forme récemment, lors de mon installation à Lyon. La richesse de l’offre en cinéma de patrimoine m’a permis de renouer avec une passion ancienne : le cinéma, transmise par mon père, comme celle de la pêche. Ces séances sur grand écran ont relancé une idée d’article qui me trottait en tête depuis longtemps : regarder comment la pêche est présente dans le cinéma de fiction, un sujet peu traité. Contrairement à la chasse, souvent montrée de manière ambivalente, la pêche bénéficie le plus souvent d’une image positive. Elle apparaît tour à tour comme un loisir, un moyen de subsistance ou un affrontement avec l’animal. Cet article ne vise pas l’exhaustivité, mais propose un parcours à travers quelques scènes marquantes. Commençons par le cinéma français.

Alexandre le Bienheureux

Le cinéma hexagonal s’est surtout intéressé à la pêche de loisir à travers des films populaires, souvent ancrés dans la ruralité. Elle y incarne la pause et le besoin de changer d’air, mais aussi l’amitié, le partage, voire la compétition. Comment ne pas penser à la scène culte où Noiret, dans Alexandre le Bienheureux (1968), après des années de labeur imposé par sa femme, décide enfin de sortir de son lit – mais uniquement pour jouer au billard et aller à la pêche. Il s’offre alors une escapade avec son chien, capturant carpes et tanches dans une petite rivière de plaine. À chaque prise, l’animal célèbre la capture par une pirouette, tandis que son maître ramène fièrement un brochet au village. Autre moment intéressant : la fin de Dialogue avec mon jardinier (2007) de Jean Becker, où Darroussin, le rural, et Auteuil, le peintre parisien, partagent une partie de pêche en barque sur un étang. Se sachant condamné par la maladie, le jardinier relâche la belle carpe qu’il vient de prendre. Becker signe aussi, dans Les Enfants du marais, une mémorable scène de pêche à la grenouille avec Serrault et Villeret, où l’ancien, retrouvant ses vieux réflexes, donne une véritable leçon à son jeune compagnon. Autre « raclée » halieutique restée célèbre : celle infligée lors d’un concours de pêche au coup en canal par Louis de Funès aux notables de son village dans Ni vu ni connu (1958). Le fameux numéro 54 qu’il lance à chaque carpeau capturé rappelle une pratique connue des plus de 45 ans, dont je fais partie. Les concurrents devaient annoncer leur numéro au commissaire, chargé de consigner les prises.

Philippe Noiret allongé dans l’herbe à côté de ses cannes à pêche et de son chien, dans Alexandre le Bienheureux
Dans Alexandre le bienheureux, la pêche symbolise la paresse heureuse, le bien-être et la liberté retrouvée.
Affiche du film Ni vu ni connu : Louis de Funès en béret tenant un poisson au bout de sa ligne
Lors du concours de pêche du village, Blaireau est le plus malin. Son amorçage parcimonieux, face aux « bombardements » des autres concurrents, lui permet de faire la différence et de tuer le match.

Seul au monde

Mais lorsque le cinéma s’empare de la pêche, c’est souvent pour la dépouiller de toute dimension récréative. Elle devient alors un acte vital dans des situations d’isolement extrême. Le plaisir du spectateur naît autant de la contemplation d’une nature sauvage que de la tension propre au survival, genre à part entière du cinéma contemporain, à la fois éprouvant et fascinant. L’exemple le plus iconique reste sans doute Seul au monde (2000). Naufragé sur une île du Pacifique, Tom Hanks apprend à manier un trident improvisé pour capturer crabes et poissons. Jeremiah Johnson (1972) montre Robert Redford tentant, sans succès, d’attraper à la main des truites dans un ruisseau enneigé des Rocheuses. Le tout sous le regard narquois d’un indien qui, lui, maîtrise parfaitement ce savoir ancestral. Sous des latitudes bien plus froides, Arctic (2018) met en scène Mads Mikkelsen, survivant d’un crash aérien. Il se débrouille grâce à des lignes posées sous la glace, où il capture des ombles qu’il conserve pour assurer sa subsistance. Dans un registre plus social, Rosetta (1999), Palme d’or des frères Dardenne, montre une adolescente précaire (Émilie Dequenne) pêchant dans un étang à l’aide d’une simple carafe et de vers de terre glanés autour de son logement. Enfin, L’Odyssée de Pi (2012) propose une variation plus onirique de la survie en mer. Dérivant sur l’océan, le jeune héros apprend à pêcher avec les moyens du bord pour prolonger une traversée aussi périlleuse qu’improbable, partagée avec un tigre.

Bac rempli d’ombles posé sur la glace, image du film Arctic avec Mads Mikkelsen
Arctic propose une « leçon » de pêche sous la glace en mode survival. Plusieurs lignes sont tendues, équipées de détecteurs de touche artisanaux. Une partie de la prise, a priori des ombles chevaliers, est prélevée pour constituer des appâts.

Dangerous animals

Avec certains films, la pêche quitte le seul registre de la subsistance pour devenir un affrontement, parfois obsessionnel, entre l’homme et l’animal. Le poisson n’est alors plus une ressource, mais un adversaire mythique, symbole d’une nature indomptable. Dans le premier blockbuster de l’histoire du cinéma, Les Dents de la mer (1975), Spielberg transforme la traque du requin en aventure collective. La pêche devient un combat mêlant savoir-faire maritime, peur et improvisation, avec l’usage emblématique des barils plastiques jaunes, sans doute les plus gros flotteurs jamais utilisés dans une partie de pêche. Dans un autre registre, Moby Dick (1956) de John Huston érige la pêche à la baleine en quête tragique et démesurée. L’acharnement du capitaine Achab dépasse l’acte halieutique pour basculer dans la folie. Plus intimiste, Le Vieil Homme et la mer (1958) met en scène un pêcheur solitaire aux prises avec un espadon géant. La pêche devient alors une épreuve d’endurance et de respect. À l’opposé de ces récits d’affrontement héroïque, Dangerous Animals (2025) propose une déclinaison contemporaine et renouvelée du film de requins. Il met en scène un serial killer qui tue ses victimes en les suspendant au bout d’un câble, tels des appâts livrés aux squales. De chaque meurtre filmé, il conserve une cassette vidéo et un streamer fabriqué avec les cheveux de la victime – incontestablement la mouche artificielle la plus glauque de l’histoire du cinéma.

Le tueur Tucker examinant une boîte à mouches devant son étau de montage, dans le film Dangerous Animals
Dangerous Animals a été présenté à la Quinzaine des cinéastes à Cannes 2025. Le film raconte l’histoire d’une surfeuse qui tente de survivre face à Tucker, un tueur en série obsédé par les requins et amateur de pêche à la mouche.

Et au milieu coule une rivière

Dans un registre radicalement différent, Et au milieu coule une rivière (1992) occupe toujours une place à part dans la thématique « Pêche et cinéma ». J’ai eu la chance de le revoir récemment lors de la rétrospective Redford à l’Institut Lumière. Le film n’a rien perdu de sa force. Succès critique et public, cette œuvre réalisée par Robert Redford s’est imposée comme une référence pour les cinéphiles. Sa mise en scène élégante et sa réflexion humaniste sur la famille, la nature et le temps qui passe y sont pour beaucoup. Il l’est tout autant pour les pêcheurs, qui y voient une œuvre fondatrice ayant installé la pêche à la mouche comme un art de vivre noble dans l’imaginaire du grand public. Plus récemment, Mending the Line (2023) adopte une approche différente. La pêche à la mouche devient ici un outil de reconstruction face aux traumatismes de guerre. Si cette dimension thérapeutique singularise le film, il ne rivalise ni avec la force symbolique ni avec la beauté formelle de l’œuvre de Redford. Sa diffusion exclusivement sur Netflix prive aussi le spectateur de l’expérience du grand écran, essentielle à ce cinéma contemplatif. En guise de clin d’œil final, on se souviendra que, dans Twin Peaks, de David Lynch, considérée comme l’une des plus grandes séries de l’histoire du petit écran, Pete Martell, qui découvre le corps de Laura Palmer au bord de la rivière, est un pêcheur à la mouche.

Affiche du film Et au milieu coule une rivière de Robert Redford : un pêcheur à la mouche lance dans une rivière
La pêche à la mouche est au cœur du scénario du film de Robert Redford. Dans une scène célèbre, Brad Pitt, combat avec succès une grosse arc-en-ciel qui l’entraîne à travers rapides et rochers, disparaissant parfois sous les flots. Cultissime.
Affiche du film Mending the Line : Brian Cox et Sinqua Walls, pêcheurs à la mouche dans une rivière du Montana
Mending the line : Un Marine blessé en Afghanistan est admis dans un hôpital pour vétérans dans le Montana. Il y rencontre un ancien du Vietnam qui lui apprend la pêche à la mouche pour l’aider à surmonter ses traumatismes physiques et émotionnels.

« Atmosphère, atmosphère ! »

Louis Jouvet, fourreau de canne en bandoulière, et Arletty sur une écluse du canal Saint-Martin dans Hôtel du Nord

En revoyant récemment Hôtel du Nord sur grand écran, lors du festival Lumière 2025, j’ai réalisé que la réplique la plus célèbre du cinéma français — le fameux « Atmosphère, atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » lancé par Arletty à Louis Jouvet — entretenait elle aussi un lien inattendu avec la pêche. Sur une écluse du canal Saint-Martin, costard et fourreau en bandoulière, Louis Jouvet, dans le rôle de M. Edmond, confie à sa maîtresse Raymonde sa lassitude et son besoin de prendre l’air. La pêche – il est sur le départ pour la Varenne – lui offre précisément cette respiration salutaire, ce moyen de ne plus « s’asphyxier », comme il le dit.

Quand la pêche fait rire

Dans l’excellent Vol au-dessus d’un nid de coucou, Nicholson, interné dans un hôpital psy, organise une sortie en mer sans autorisation avec les autres patients, transformant la partie de pêche en parenthèse de liberté gentiment chaotique. Dans Le Sport favori de l’homme de Hawks, Rock Hudson incarne un faux spécialiste halieutique incapable de pêcher et accumule les maladresses. Le burlesque se retrouve aussi dans Mon nom est Personne, où Terence Hill attrape un gros poisson dans un lac avec un insecte et un simple bâton. Enfin, Ben Stiller, en pleine drague avec Cameron Diaz et peu chanceux, se fait harponner par un leurre dans Mary à tout prix.

Ben Stiller, un leurre planté dans la lèvre, devant Cameron Diaz dans Mary à tout prix

Pêche et science-fiction

Valérian et la Cité des mille planètes (2017), de Luc Besson, offre deux scènes de pêche aussi fantaisistes que mémorables. La première met en scène le capitaine Bob, interprété par un irrésistible Alain Chabat. Pêcheur de méduses rustre et alcoolisé, il récolte ces créatures aux propriétés extraordinaires sur le dos de gigantesques Braümausores, pour les besoins de l’héroïne. La seconde inverse les rôles : des extraterrestres pêchent (en casting !) des humains à l’aide d’appâts naturels — de somptueux papillons phosphorescents, pièges lumineux à l’adhérence redoutable. Plus spectaculaire encore, Avatar : La Voie de l’eau (2022), de James Cameron, déploie sur Pandora des séquences de chasse sous-marine en apnée, presque chorégraphiques. La pêche traditionnelle des Na’vi, intégrée à leur culture et respectueuse des équilibres naturels, s’y oppose frontalement à la pêche industrielle des humains, lancés à la poursuite des Tulkuns, gigantesques cétacés extraterrestres.

Une Na’vi nageant en apnée au milieu d’un banc de poissons, dans Avatar : La Voie de l’eau

Cet article est paru dans La Pêche et les Poissons n°971 (octobre 2026). Au sommaire de ce numéro aussi : le barbeau gitan du Guadalquivir, le toc-blanc pour les truites les plus méfiantes, la Salmotrek dans les Pyrénées et la pêche du bar en Bretagne.

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