Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’une victime. Une victime possiblement innocente de notre folie et d’un de nos plus magistraux dénis de réalité en ce qui concerne l’écologie de nos cours d’eau et l’impérieuse nécessité de préserver nos populations de grands migrateurs. En principe, à ce stade, vous savez d’ores et déjà de qui on va parler, et vous vous dites peut-être qu’il y en a marre de remettre encore et encore ce sujet sur le tapis. Que vous soyez convaincu de son impact délétère ou bien de son innocence dans ce vaste dossier, vous en avez entendu, des débats. Vous avez lu des lignes. Hé bien en voilà encore quelques-unes. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, nous parlons bien évidemment du silure glane. 

Notre gaillard — silurus glanis — est en passe de se voir affublé du statut d’espèce susceptible d’occasionner des désordres écologiques (ESODE). Cette classification viserait à faciliter sa régulation dans le but de protéger les grands migrateurs, qui paieraient un lourd tribut au glane lors de leurs remontées. En effet, des analyses de contenus stomacaux ont été réalisées à proximité des passes à poissons, et semblent démontrer que notre ogre des rivières s’en met plein la panse à ces points stratégiques. 

Mais l’étude ne porte que sur le silure, et ne permet pas de déterminer si les proies ont été ingérées vivantes ou mortes. Ce que montre l’étude avant toute chose, c’est que les installations humaines — barrages, seuil, etc. — sont un problème majeur à l’origine de la régression des poissons grand migrateurs. 

Mais les autorités semblent plutôt vouloir faire de notre silure un bouc émissaire, l’arbre supposé cacher une forêt entière de ruptures de la continuité écologique des cours d’eau, de problématiques de dérèglement climatique, d’abus de la part des pêcheurs professionnels et des lois qui les encadrent. 

Pour l’anguille, on veut s’en prendre aux pêcheurs de loisir sans impacter la pêche professionnelle. Ici, on désigne le silure comme coupable idéal pour éviter de devoir s’attaquer aux vraies causes du problème. Pourtant, on sait que pour l’anguille, il suffirait d’arrêter les turbines deux jours par an pour sauver la grande majorité des poissons qui dévalent pour la reproduction. On préfère en faire des rondelles. Pour le reste, on opte plutôt pour ne pas chercher de solution et désigner un coupable. 

Mais que va changer concrètement le statut d’ESODE du silure ? Il sera interdit de le transporter vivant, mais vous aurez toujours le droit de le relâcher. Et c’est tant mieux, car on sait que le silure limite ses propres populations quand on lui fout la paix. Il sera également interdit de l’introduire, ce qui n’est — admettons le — plus vraiment monnaie courante. 

En somme, ce classement est une odieuse manipulation pour prétendre prendre le problème des migrateurs en main tout en évitant soigneusement de s’attaquer aux vraies causes du problème. Certes, le silure n’est pas parfait, et sa présence nous impose de faire des efforts supplémentaires pour protéger saumons, aloses, lamproies et autres merveilles de la biodiversité aquatique. Mais le placer au centre du problème est une grave erreur, sinon un acte cynique. 

En somme, je vous inviterai à la plus grande prudence avec le sujet du silure, et à faire preuve d’un esprit critique implacable. Car croire que ce classement peut résoudre la question des migrateurs est illusoire. Pire, il risque d’intensifier une pêche professionnelle dont les méthodes de capture sont non-sélectives et d’impacter négativement les autres espèces. 

À bon entendeur, salut !

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