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Petite carpe deviendra grande

Au gré de discussions halieutiques, bien souvent en lisière des berges, la plupart des carpistes rencontrés semblaient très affûtés sur le matériel, les techniques et les appâts. Cependant, concernant la carpe elle-même, les notions de reproduction, fécondation, éclosion et croissance sont souvent ignorées, ou laissées de côté. Par conséquent, ces quelques lignes serviront de piqûre de rappel aux plus initiés et d’un bon complément d’information pour ceux qui souhaitent mieux connaître ce poisson fétiche.

REPRODUCTION ET FÉCONDATION
Les carpes se reproduisent en France sur une période allant de mai à juillet suivant les régions. Il peut y avoir une, ou éventuellement plusieurs phases de frai, suivant la valse des degrés de l’eau et des autres paramètres liés au déclenchement de la ponte. Globalement, un delta de températures stables comprises entre 16 et 22 degrés est nécessaire. Plus précisément, la reproduction avec pour commencement l’expulsion des oeufs est dépendante de la température de l’eau.

Phase de post-fécondation.
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Les variations de températures subites et prolongées sont néfastes au bon déroulement du cycle reproducteur. A contrario, une température évolutive et régulière aura un acte bénéfique sur toute cette période, de la fabrication au stockage des ovules et à la naissance des larves. La femelle a donc besoin d’une certaine régularité thermique pour que les différents cycles se mettent en route et se passent pour le mieux. On parlera d’un cumul de degrés/jours pour la formation ainsi que la réserve des ovules. À la suite de ces conditions climatiques favorables, la carpe femelle entre dans un stade de pré-ovulation.

Incubateurs en pisciculture.
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Ses gamètes arrivés à maturité sont maintenant des oeufs qui vont se placer dans la cavité ovarienne pour être expédiés, cette phase est bien entendu l’ovulation. Le mâle après l’offrande de sa bien-aimée pourra délivrer sa semence sur les « cocos » fécondables. Les oeufs de carpe ont une taille moyenne d’1,5 millimètre, ils sont gluants, voire collants pour adhérer aux supports de ponte tels que les herbiers. Une femelle peut produire entre 100 000 et 200 000 oeufs par kilogramme, du moins dans ses plus jeunes années. Plus elle prendra de l’âge et moins elle stockera d’oeufs en proportion avec sa masse corporelle, les oeufs seront eux-mêmes moins féconds.

Gros plan d’une larve avant l’éclosion.
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En France, on estime qu’en moyenne une carpe femelle est sexuellement mature aux environs de ses 3-4 ans contre 2 à 3 ans pour ses congénères masculins. Les tranches d’âge moyennes les plus prolifiques pour une bonne reproduction seraient après deux ans de maturité sexuelle, pour les mâles comme pour les femelles. Globalement les poissons les plus fertiles sont dans une division de poids comprise entre trois et cinq kilos. Nous avons respecté la tradition des « Dames d’abord », passons à ces messieurs.

Fécondation assistée en carpiculture.
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Les mâles, de leur côté, sont moins impactés par les différences de températures car la formation de leurs spermatozoïdes démarre dès l’Automne. Les gamètes squattent dans leurs lobules testiculaires toute la saison hivernale jusqu’au prochain cycle, ce qui explique des mâles parfois spermiants en hiver qui délivrent de la laitance sur nos matelas de réception. Leur production est massive et considérable ; en exemple un mâle d’un malheureux kilo expulse 200 milliards de spermatozoïdes par cycle contre 20 à 150 millions chez l’humain. Alors là les gars… En comparaison on est vraiment des petits joueurs ! Ils gardent leur sperme toute l’année, même après le frai. Comme chez la femelle, la qualité de leur semence s’amoindrit avec l’âge ; elle diminue aussi en fertilité si elle passe trop de temps dans les testicules.

Malgré leur apparence de guppys, ce sont bien des alevins de koï.
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Un bon équilibre naturel veut deux à trois mâles pour une femelle afin de féconder un maximum d’oeufs. La présentation de ces Messieurs-Dames est faite, il est temps de passer aux choses sérieuses. Les carpes ne frayent pas toutes en même temps, souvent par groupe composé de plusieurs mâles qui suivent attentivement et de près une femelle gonflée par son précieux stock. Une fois les préliminaires terminées, la femelle va envoyer sa délicate cargaison en se frottant énergiquement sur un support de ponte choisi (bien souvent d’origine végétale).

De vraies petites pépites.
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Une fois les oeufs expulsés, ils vont très rapidement adhérer sur les herbiers. Les mâles seront réactifs et projetteront sur les ovules fécondables, tout juste déposés, leur laitance blanchâtre. Ils secoueront énergiquement leur caudale pour mieux disperser leur flux d’où le vacarme perceptible et réputé des carpes pendant le frai. Leurs nombreux spermatozoïdes ont une durée de vie très limitée, d’au mieux cinq minutes. La fécondation doit donc être rapide et efficace si nos carpes ne veulent pas voir leurs nombreux efforts réduits à néant. Une fois le travail terminé pour nos cyprins adultes, ils vont avoir besoin de se remplumer et de guérir leurs plaies. Il est temps « aux carpes en devenir » de prendre le relais et d’affronter la vie.

Il lui reste encore un long chemin avant de devenir adulte !
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ÉCLOSION ET CROISSANCE
Une fois les oeufs fécondés par le mâle, (ils seront d’une couleur jaune ou verdâtre, tandis que les oeufs non fertiles resteront transparents puis laiteux) il faudra une période de 3 à 8 jours d’incubation avant l’éclosion, toujours suivant la température de l’eau. La vie est créée, la jeune larve d’alevin translucide avec ses deux yeux noirs globuleux mesure environ cinq millimètres de long pour un millimètre d’épaisseur à la sortie de sa coque ovée. Une fois libérée, elle se retrouve quelque temps statiques sur le fond, ou alors, pour les plus dynamiques, elles commencent presque instantanément quelques mouvements de nage hasardeux. À ce moment précis ses organes ne sont pas formés, ni bouche, ni branchies, ni vessie natatoire, ni écailles…

Une belle éclosion
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La seule réserve de pitance de la « carpe en herbe » est son sac vitellin, sorte d’appendice sous l’abdomen qui lui fournit des nutriments essentiels à son développement rapide. On pourrait apparenter le sac vitellin comme une perfusion reliée au poisson par un cordon ombilical. Pour respirer sa génétique lui a attribué des veines adéquates qui vont lui permette de capter l’oxygène dans l’eau et donc de le transmettre temporairement par diffusion via sa peau. Notre « graine de carpe » va, en moins d’une semaine, commencer à se former ; plus l’eau sera chaude et plus son développement sera rapide. Les organes vont commencer à apparaître et à se développer. Lorsque le cycle larvaire arrive à échéance, la bestiole (presque alevin) va faire une ascension vers la surface pour gober de l’air et le comprimer en son intérieur dans son circuit digestif et intestinal qui lui-même communique avec sa vessie natatoire.

Petits alevins de koï jaunâtres.
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Une fois cette poche de flottaison et d’équilibre suffisamment remplie la larve deviendra soudainement alevin, une première boucle est bouclée car ce dernier respire et nage « comme un poisson dans l’eau », l’enfant a poussé son cri ! Notre petit alevin va commencer à se débrouiller seul, en totale indépendance il va s’alimenter de zooplancton, phytoplancton et d’une multitude de minuscules déchets organiques. Il va aussi par conséquent se séparer rapidement de son sac vitellin, même si ce dernier contient encore quelques nutriments. À ce stade, au gré de ses mouvements saccadés et de plus en plus assurés il va attirer l’oeil, sa vie est plus que jamais en danger, les prédateurs sont nombreux et opportuns, poissons en tout genre, batraciens, oiseaux aquatiques, écrevisses…  Les mortalités sont en moyenne pour 150 000 oeufs :
- 146 000 oeufs qui n’ont pas produit ou qui ont été consommés, donc
4 000 rescapés.
- 2 500 morts au combat pendant le stade larvaire, soit 1 500 survivants.
- Moins de 10 poissons au final passeront un premier été soit 2 à 4 mois.

Une fully qui ne demande qu’à grandir, pour le plaisir des pêcheurs !
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Notre petit poisson fait partit des 1 500 rescapés du premier stade larvaire et sa croissance est très rapide, en seulement trois semaines, il mesure déjà environ deux centimètres et peut continuer de croître en s’attaquant à des proies similaires et plus volumineuses. Un mois plus tard, il aura doublé de taille. À la fin de l’été de la même année, nous avons une « feuille » d’environ 7 centimètres de longueur qui fera partit intégrale des moins de dix « dures à cuire ». Mais elle n’en est pour l’instant toujours pas sortie d’affaire, il lui faudra plusieurs étés supplémentaires pour se constituer un gabarit plus important et déjouer les pièges de ses nombreux prédateurs.

OEufs fécondés, de couleur ambrée.
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L’oeuf fécondé a passé différents stades de croissance, il s’est transformé en larve, ensuite en alevin, en feuille, et finalement en carpeau ; enfin après quelques années, le temps en a fait une carpe aussi grande puisset- elle être. Ses origines lointaines ne la prédisposaient pas, un jour, à se retrouver dans nos épuisettes. Elle en a connu des galères, des frousses et bien de choses que l’on ignore, dommage qu’elle soit « muette comme une carpe » et qu’elle ne puisse pas nous conter ses aventures passées. Toujours est-il que la nature en a décidé ainsi, elle est l’élue, la survivante parmi tous les oeufs propagés. Elle n’en mérite qu’une grande forme de respect et de compassion. Depuis l’arrivée du silure, même une carpe de 8/10 kilos a du souci à se faire pour sa vie, un autre paramètre à ajouter à sa prouesse de subsistance.

Ce sont bien des alevins de carpe.
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Bien entendu, ici, nous parlons de naissances en milieu aquatique sauvage. Nous n’avons d’ailleurs vu que les grandes lignes car des études beaucoup plus poussées et précises sont disponibles sur des ouvrages papiers ou même sur internet pour les curieux. Cependant nous sommes pêcheurs et non carpiculteurs, ces notions sont à mes yeux plus que suffisantes. Dans les élevages de carpes les taux de mortalité existent, mais ils sont bien inférieurs du fait que les alevins sont hors de portée de toute prédation et de plus, surveillées et bichonnés de près par leurs éleveurs. L’avenir des cheptels de carpes se trouve peut-être dans les carpicultures, encore faudrait-il que les alevinages en carpe soient beaucoup plus nombreux sur les eaux publiques. Notre fédération de pêche préfère investir depuis plusieurs années dans le bitume plutôt que dans l’aqueux, avec une caravane sur le tour de France qui ne rapporte rien et qui coûte plusieurs centaines de milliers d’euros par an. On marche sur la tête dans ce contexte, mais les temps changent et la roue tourne.

Curieuses mais pas téméraires, les carpes en herbe restent temporairement à proximité de leur zone d’éclosion.
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Il faut espérer que dans un futur proche, les alevinages « autres que les truites de parc d’attractions » reprendront et viendront soulager les poissons par leurs futurs croisements de sang et leur volume. Certaines rares Aappma travaillent à contre-courant en pérennisant les alevinages annuels en carpe, tout en étendant les secteurs de pêche de nuit parfois même sur toute la superficie départementale ; pourvu qu’elles servent d’exemple. Dans d’autres départements les secteurs pullulent et quelques alevinages reprennent. Par équité et reconnaissance envers ces actions prolifiques, je prends ma carte de pêche dans une de ces Aappma. Je vous invite à en faire de même pour petit à petit, avoir gain de cause, c’est avec les petits ruisseaux que l’on fait des grands fleuves.

De l’alevin à la taille adulte, il faut quelques années.
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CONCLUSION
N’ayant ni la science infuse, ni la mémoire d’un disque dur, il m’a fallu replonger dans ma « bibliocarpe » pour y effectuer des relectures afin de dégoter et de synthétiser ces brèves informations qui, je l’espère, vous auront permis de mieux connaître ce cyprinidé. N’oubliez jamais que ses ancêtres ont traversé les mers et les terres (par le biais de l’homme bien sûr) et que sa vie est une multitude de pièges et de dangers savamment évités. En lui rendant sa liberté pour sa bravoure, admirez sa dorsale s’enfoncer dans le miroir obscur pendant que sa caudale ondule doucement. Prenez le temps, un genou au sol d’imaginer la frêle et vulnérable larve qu’elle a pu être et tout le chemin qu’elle a parcouru jusqu’à vous rencontrer. Cet instant de compassion est magique !

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Biologie – Environnement

Magazine n°Média Carpe 161 - mai-juin 2021

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