Professeur devant un tableau noir où est écrite la formule de la force de pénétration d’un hameçon

par Edstein

Comme l’écrivait George Sharman en 1980 (Carp and the Carp Angler), en introduction de son chapitre sur les hameçons (p. 253) : « Pourquoi en écrire un alors que tout avait déjà été écrit dans la presse halieutique ? » Tout, peut-être, mais sur la base de préférences personnelles, précisa-t-il !

La fameuse confiance, pour ne pas dire la croyance, cette vérité que l’on se forge. Cela dit, aujourd’hui, on n’a plus vraiment de doute à avoir sur la dureté, la solidité ou même le piquant d’un hameçon, vu le niveau de maîtrise des fabricants. La qualité de nos hameçons à carpe surpasse largement celle des modèles utilisés il y a presque un demi-siècle (déjà !). En revanche, il y a tellement de modèles qu’il n’est pas toujours facile de choisir. Je vous propose donc quelques clefs de compréhension réunies dans une formule pour définir la capacité de pénétration d’un hameçon. Cette formule sera sans unité, car elle ne servira pas à faire de grands calculs mais à essayer de comprendre les paramètres utiles au choix d’un hameçon pour piquer plus de carpes, ce que je vous souhaite évidemment.

Carpe sous l’eau aspirant une esche orange montée sur un bas de ligne

Force de pénétration (Fp) d’un hameçon

La force de pénétration (Fp) d’un hameçon dépend de 4 choses :

  1. de la pression mise sur la pointe,
  2. d’un coefficient de pénétration,
  3. de la profondeur de pénétration,
  4. de l’angle d’incidence de la pointe dans les chairs.

1) La pression mise sur la pointe

Elle me semble être le paramètre le plus important. Elle explique comment l’hameçon fait pour pénétrer alors même que le pêcheur ne ferre pas à la touche et que, contrairement à une flèche par exemple, la pointe n’a pas d’énergie cinétique propre lorsqu’on pêche au posé, vu qu’elle n’a pas de vitesse.

En fait, la force appliquée sur la pointe dépend de deux choses :

A/ de la masse (m) du plomb… On pourrait même dire la « résistance » du plomb. Notons que dans les conditions les plus défavorables (fond dur), tant que le plomb reposera sur le sol, la force exercée sur la pointe sera nulle.

B/ de l’accélération (Acc), que l’on doit décomposer en deux temps. Dans un premier temps, lorsque le plomb est décollé du sol, l’accélération correspond à la gravité. Dans un second temps, au moment de la fuite, s’ajoute l’accélération de la carpe. Si la carpe soulève doucement le plomb, il faudra monter à des grammages importants pour que l’hameçon s’enfonce. Avec des poissons qui se nourrissent sur place, il n’y a pas de masse décollée, pas d’accélération, donc pas de touche ! Dans le cas d’un montage coulissant, fil détendu, frein du moulinet desserré, indicateurs de touche ultralégers, etc., même si le poisson se déplace doucement, la masse mise en jeu sera négligeable, donc la pression sur la pointe aussi ! C’est alors uniquement le fait d’embrayer le frein, de prendre contact ou de ferrer qui fait pénétrer l’hameçon.

Aussi, toujours dans le cas de poissons statiques, je m’interroge sur l’efficacité des « montages élastiques » type Trigger Rig ou Magic Twig. En effet, il faut exercer autant de force pour déclencher le piège que pour soulever le plomb (128 g minimum pour le Magic Twig light), ce qui ne repousse pas bien loin les limites d’un montage de fuite. Pour que le système s’avère réellement efficace, il faudrait (à l’image d’une tapette à souris ou d’un trébuchet) qu’une toute petite force exercée (par la carpe) engendre une force démultipliée. Pour cela, il ne faudrait pas un élastique, ni un ressort linéaire, mais un puissant ressort « bandé à mort » et une gâchette très sensible, qui déclencherait malheureusement au moindre titillage de poisson blanc. En revanche, on peut comprendre l’utilité d’un hermit rig, qui a un comportement à mi-chemin entre montage coulissant et fixe, vu que la tension de l’élastique se fait progressivement. L’élastique fait aussi office d’amortisseur lorsque la carpe secoue instinctivement la tête pour se dépiquer sur l’inertie du plomb.

2) Le coefficient de pénétration (Cp)

Ce que j’appelle ensuite le coefficient de pénétration (Cp), qui découle à la fois du piquant de l’hameçon (points a, b, c ci-dessous) et du poisson (d).

La pénétration dépend donc :

A/ du profil de la pointe (++ conicité, ultra pointue, cutting point, à facettes ou — pointe tordue, émoussée, diamètre du fer…),

B/ de la présence ou non d’un ardillon et, le cas échéant, de sa taille, de sa forme (un hameçon sans ardillon pénètre mieux qu’un avec nano ardillon, qui pique mieux qu’un avec micro-ardillon ou à gros ardillon),

C/ du revêtement de la pointe. Le PTFE (téflon) augmenterait la vitesse de pénétration de 50 %,

D/ de la dureté des chairs, variable à la fois selon l’anatomie des poissons (dureté des lèvres) et de l’endroit où l’hameçon pique.

L’importance du piquant (a, b, c) est moindre en cas d’accélération. Un hameçon à tarpon ou à thon ne pique quasiment pas, alors que (d) leur gueule est excessivement dure ; ce n’est « que » leur accélération à la touche, puis le positionnement de l’hameçon, qui fait qu’il accroche. Par contre, le piquant devient primordial sur des poissons peu mobiles. C’est un critère que maîtrise le pêcheur et qui peut donc guider son choix d’hameçon.

Hameçon à carpe et sa bouillette posés dans la main, pointe bien dégagée
Un bon piquant de votre hameçon est primordial

3) La profondeur de pénétration (Prof)

En théorie, la force de pénétration diminue (de façon inversement proportionnelle 1/Prof) avec la distance parcourue dans les chairs. Reprenez l’analogie d’une flèche tirée dans un arbre : elle pénétrera jusqu’à une certaine profondeur. Freinée par le bois, sa vitesse diminuera jusqu’à devenir nulle.

Cette analogie permet de réfléchir à deux choses :

  • dès que le poisson panique, cette notion de 1/Prof perd son sens, car la vitesse de la carpe ne diminue pas (contrairement à celle d’une flèche dans une planche). L’hameçon conti nue donc à s’enfoncer aussi loin que la longueur de sa pointe et la forme de sa courbure le permettront ;
  • si elle ne panique pas (vous savez quand vous avez juste un bip), d’où l’intérêt de positionner l’ardillon le plus près possible de l’extrémité de la pointe pour la « verrouiller » le plus rapidement possible, surtout avec des poissons peu mobiles.

4) L’angle d’incidence (A)

Il dépend de plusieurs paramètres : le sens de la force exercée, la position de la carpe (plus ou moins horizontale), mais aussi la forme de l’hameçon.

L’angle appliqué sur la pointe varie dans le temps, au moins quatre fois :

  1. Dans un premier temps, l’hameçon aspiré tombe dans la bouche sous son propre poids et celui de l’esche. Sous la tension du bas de ligne, un mouvement de bascule s’opère jusqu’à trouver une prise et que la pointe s’accroche (faire un step by step « test de la main »). La « mécanique du montage » et la forme de l’hameçon définissent ce qu’on appelle son « agressivité » (partie haute du schéma, lapin/tortue), c’est-à-dire la rapidité avec laquelle s’opère cette bascule. Durant cette phase, la tension se fait dans le plan de la bouche de la carpe (plus ou moins horizontalement).
  2. Dans un second temps, si l’hameçon n’a pas encore piqué et glisse jusqu’à la lèvre, c’est la gravité (masse du plomb) qui tirera sur la pointe plus ou moins verticalement, tant que la carpe ne fuira pas. L’angle d’incidence sera alors celui formé par rapport à la normale (la perpendiculaire) de l’endroit piqué (partie basse du schéma). Dans les étapes 1 et 2, c’est la forme de l’hameçon qui définit l’angle d’attaque. Plus la hampe est courte, plus cet angle est ouvert.
  3. Dans un troisième temps, la carpe fuit. Vu qu’elle tracte le plomb, l’angle passe de la perpendiculaire à environ 45°. C’est alors son accélération, opposée à la résistance de la ligne, qui tire sur la pointe.
  4. Lorsque le pêcheur commence le combat, l’angle s’inverse progressivement vers le haut jusqu’à la mise à l’épuisette.
Schéma : plus la hampe est longue et l’œillet rentrant, plus vite l’hameçon pivote, mais plus l’angle augmente, plus la force appliquée diminue
Séquence vidéo sous-marine en cinq images d’une carpe qui aspire l’esche puis décolle le plomb
1 à 3 : La carpe avance vers l’esche, à peu près à l’horizontale. 2 à 3 : Elle bascule légèrement vers l’avant (cf. ligne des yeux) et avance sa bouche protractile vers l’esche qu’elle aspire. 3 : La plombée de pré-piquage (flèche, ligne du bas) est décollée du sol. 4 : La carpe tend le bas de ligne en remontant. 5 : Elle accélère et décolle le plomb

Pour quantifier la force de pénétration, on est obligé de passer par une notion un peu compliquée de « cosinus de l’angle ». Disons que le cosinus est un coefficient qui, en fonction de l’angle, varie de 0 à 1. Cela signifie qu’en fonction de l’angle de l’hameçon dans la bouche, la force de pénétration peut varier de 0 à 100 %. Pour mieux comprendre : si vous poussez une aiguille posée à plat sur votre main (comme dans le temps 1), elle ne s’enfoncera pas ; plus vous la pousserez perpendiculairement à votre paume (comme dans le temps 2), plus elle s’enfoncera.

Résumons

En fonction de la forme de la hampe, l’hameçon pivote plus ou moins vite, pique plus ou moins loin dans la bouche (et donc dans des chairs tendres ou plus dures), plus ou moins profondément (en fonction de la longueur de la pointe et de la courbure) et en prenant plus ou moins de chair (en fonction du gape, l’ouverture entre la pointe et la hampe).

L’ardillon est-il du bon côté ?

Sharman disait que la première chose que l’on constate lorsqu’on pique un hameçon, c’est que l’ardillon est situé du mauvais côté ! Placé à l’intérieur, il s’oppose aux chairs froncées par la tension de la ligne. S’il était situé à l’extérieur, il ne s’opposerait pas à la pénétration.

Autre avantage : l’élasticité des chairs et la traction font que, dans tous les cas, un trou se forme derrière le point d’entrée de l’hameçon. Un ardillon extérieur serait plus facile à décrocher et se déferait plus facilement seul en cas de casse.

Concernant les ardillons intérieurs, il conseillait, comme d’autres avant lui (écrits retrouvés de 1945), de les écraser pour faciliter la pénétration. Aujourd’hui, les ardillons de nos hameçons à carpe sont tellement petits que la question ne se pose presque plus, sauf à vouloir pêcher sans.

Longueur de hampe et formes d’hameçons

Longue hampe (long shank et curve) : Bascule rapide (nécessite peu d’efforts et peu de distance), mais angle peu prononcé, ce qui, dans les chairs molles, peut engendrer des risques de boutonnières. Compte tenu du bras de levier, pour une bonne tenue du poisson (étapes 3 et 4), privilégier plutôt des grandes tailles d’hameçon (n°2), de forme ronde et avec un ardillon plutôt conséquent. Idéal pour des poissons peu mobiles.

Hampe moyenne (standard) : Bascule moins rapide mais angle d’attaque prononcé (45°), longueur de hampe parfaite pour beaucoup de formes d’hameçons et de situations de pêche.

Hampe courte : Bascule tardive mais angle d’attaque très prononcé, qui favorise in fine un excellent ancrage dans les chairs dures ; offre la possibilité d’avoir une grande ouverture (wide gape ou extra wide gape) tout en conservant un faible bras de levier. Idéal pour des pêches fortes.


Cet article est paru dans Média Carpe hors-série n°1, spécial montages (2026). Au sommaire aussi : l’évolution des montages, le dernier mètre, les formes de plombs, et de nombreux montages expliqués, du Blowback au Chod Rig, au Spinner Rig et au German Rig.

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