La pêche à la mouche, il faut bien le reconnaître, a conservé dans notre pays un certain côté élitiste, pour ne pas dire snob, une image de pêche aristocratique qui n’est pas donnée à tout le monde, et qui peut rebuter ceux qui aimeraient s’y essayer. Et pourtant, c’est bien une pêche sympathique et accessible à tous. Vous n’êtes pas convaincu ? Alors lisez cet article (et dans le prochain numéro, on vous expliquera comment débuter).
Force est de constater que chez nous, contrairement à ce qui a eu lieu, dans les pays anglo-saxons ou scandinaves, le « fly fishing » ne s’est pas réellement démocratisé comme il aurait dû… L’évolution du matériel et des techniques modernes de lancer sont les points essentiels qui ont facilité la pratique de cette pêche au plus grand nombre, mais il y a dans notre pays une raison historique à ce côté élitiste, qu’il ne faudrait pas oublier. Avant d’être “confisquée” pourrait-on dire, dès la Belle époque et jusqu’à la deuxième guerre, par les classes huppées qui ont voulu en faire, comme outre-Manche, un passe-temps chic réservé aux gentlemen, la pêche à la mouche était en France, une pêche rustique “paysanne” par excellence. Dans de nombreuses régions, Bretagne, Limousin , Auvergne, Franche Comté… là où il y avait des eaux vives, riches en insectes et en salmonidés, il y avait des pêcheurs à la mouche, qui avec un jet de bambou noir ou de noisetier, une ligne en crin de cheval et des plumes du coq de la basse-cour, n’avaient pas attendu les beaux messieurs de la ville, ni la traduction des ouvrages d’Halford, pour prendre des truites avec une mouche. Ces traditions paysannes, dans nombre de nos régions à truites, n’ont hélas pas perduré, l’agriculture moderne, laissant de moins en moins de temps, surtout au printemps et en été, aux pratiquants ruraux. En automne et en hiver, après les moissons et les principaux travaux des champs, la pêche à la truite ferme dès la fin septembre et le peu de temps libre des agriculteurs est alors consacré à la chasse.
La pêche à la mouche est difficile
Faux ! Exception faite de la pêche à la nymphe à vue, toutes les autres formes de pêche à la mouche, et notamment la mouche sèche, sont en fait plus faciles à bien pratiquer que la plupart des techniques de pêche au coup ou même au lancer. Dans les pêches au coup, au toc, à l’anglaise, au mort-manié, le pêcheur doit en permanence résoudre un problème à trois dimensions et nombreuses variables où la profondeur, la vitesse du courant, la résistance du fil immergé, le poids du leurre ou de la plombée, ont un rôle important à jouer. En mouche sèche, toute l’action de pêche se place dans un plan, celui de la surface, et sauf pour un aveugle, la prise de la mouche au milieu du rond du gobage est parfaitement visible. Il est autrement plus difficile de repérer à dix mètres du bord, dans le miroitement des vaguelettes, le tressautement imperceptible de l’antenne d’un flotteur équilibré à ras de l’eau, qui signale une touche de gardon.

La pêche à la mouche coûte cher
Encore faux ! C’est au contraire actuellement une des techniques de pêche qui demande un des budgets les plus modestes, pour s’y initier. Il coûte infiniment moins cher aujourd’hui de s’équiper pour la mouche que pour la carpe, même sans tenir compte du prix des bouillettes et de l’amorçage… En fait, un équipement “mouche” ne revient pas aujourd’hui plus cher à l’achat qu’un équipement à lancer de qualité comparable. Et, à l’usage, la pêche au fouet se révèle beaucoup plus économique que toutes les autres techniques: nul besoin d’amorçage, nul besoin de remplacer régulièrement des dizaines voire une centaine de mètres de coûteux fluorocarbone, tout au plus changera-t-on quelques pointes de dizaines de centimètres au cours d’une partie de pêche… Les mouches pour celui qui les fabrique ne coûtent pratiquement rien, sinon un peu de temps…et quand bien même vous les achèteriez, elles coûtent plutôt moins cher que les leurres métalliques, sans parler des poissons nageurs, et on en perd autrement moins….
Cette réputation d’être une pêche onéreuse, sinon une pêche de riches, remonte à près d’un siècle en arrière et se perpétua il est vrai jusqu’à la fin des années soixante du siècle dernier. En ces temps-là, le matériel essentiellement importé d’Angleterre n’était pas à la portée de toutes les bourses et des distinctions sociales très marquées réservaient, dans les faits, cette pêche aux aristocrates et aux classes aisées. Les paysans pêchaient au ver ou à la sauterelle, les ouvriers pêchaient au coup et les banquiers ou capitaines d’industrie à la mouche. Pour grossière qu’elle soit comme toutes les caricatures, celle-ci reflète néanmoins assez bien la réalité d’avant-guerre. Au milieu du siècle dernier, le prix d’une canne à mouche de qualité en bambou refendu équivalait encore au salaire mensuel d’un ouvrier spécialisé. Vingt-cinq ans plus tard, en 1976, les premières cannes en carbone coûtaient encore très cher. Ce n’est réellement que depuis une vingtaine d’années, et les importations massives en provenance d’Asie du Sud-est, que le matériel mouche est devenu très abordable.

Remarquons cependant qu’encore aujourd’hui, les prix de certains modèles “haut de gamme” de fabrication américaine en fibre de carbone, ne sont pas très éloignés du Smic. Mais ajoutons que ces cannes, dont de nombreux modèles coûtent plus de mille euros pour une 8 ou 9 pieds, ne lancent pas cinq fois mieux ou plus loin que les modèles à moins de 200 euros, que l’on trouve dans les grandes surfaces « Pêche ».
La pêche à la mouche s’adresse essentiellement aux truites et aux ombres.
La devise de Billy Pate, un des plus grands pêcheurs à la mouche de tous les temps : « If it swims, it will take a fly » (si ça nage, ça prendra une mouche), n’a jamais été aussi vraie qu’aujourd’hui. Pratiquement toutes les espèces de poissons vivant en eau douce comme en eau salée sont susceptibles de s’intéresser, non pas à une mouche “imitation d’insecte”, mais à une mouche “imitation de quelque chose qui se mange”.

Dans nos eaux, de la minuscule ablette au géant silure en passant par tous les poissons carnassiers, brochet, sandre, perche, bien évidemment black-bass ou de nombreux poissons blancs, chevaine, vandoise, rotengle, barbeau, sans oublier la carpe qui prend très bien en sèche des imitations de morceaux de pain. Les Hollandais qui n’ont pas de rivière à truites ou à ombres, pêchent depuis longtemps les brèmes ou les gardons en nymphe à vue. Sur nos côtes de plus en plus de moucheurs ne pêchent les bars que de cette façon, sans parler des mulets ou des maquereaux… Dans les eaux tropicales, du bonefish aux marlins, en passant par les tarpons, permits et autres barracudas et carangues, tout ce qui nage peut se prendre à la mouche. C’est d’ailleurs un des grands atouts des pêcheurs au fouet qui montent leurs “artificielles”, de pouvoir imiter, pratiquement sans autre limite que celle de leur imagination, tout ce qui peut être susceptible de tromper un poisson. Bien sûr des insectes au stade ailé, mais également des larves, des nymphes, des vers, des petits crustacés, des sangsues, des escargots, des petits poissons de toutes tailles, un têtard, une grenouille…. Et ces imitations les plus diverses, il est possible avec une canne à mouche et des soies de différentes densités, de les faire flotter, draguer, dériver librement en surface, entre deux eaux, de les animer à ras du fond, en eau courante, dormante, salée ou saumâtre…Les possibilités sont infinies.
La pêche à la mouche ne peut se pratiquer qu’au printemps et en été
Encore une idée reçue…Ce n’est que pour des raisons de dates légales d’ouverture des salmonidés, que la pêche de ces espèces est limitée, dans notre pays, au printemps et à l’été. Aux Etats-Unis, y compris dans les parcs nationaux comme le Yellowstone, il est permis de pêcher à la mouche (car cette technique permet justement de relâcher les poissons avec un maximum de chances de survie) toute l’année. Les pêcheurs d’ombres sur la Dordogne savent d’ailleurs que les plus massives éclosions de petits éphémères, Baetis notamment, ont lieu non pas au printemps ou en été, mais en automne et se poursuivent même jusqu’au cœur de l’hiver.

En réservoir également, l’automne est une des meilleures saisons. A cela deux raisons : l’activité accrue des truites après les chaleurs de l’été, mais également les éclosions de chironomes qui atteignent leur apogée à ce moment. Enfin, et nous venons de le voir, pêche à la mouche ne veut pas dire seulement pêche avec des imitations d’insectes ou pêche des salmonidés. Les carnassiers, brochets, perches, sandres, mordront sur des mouches-leurres en toutes saisons, et c’est en eau froide, quand le fretin justement se fait rare, que vous aurez le plus de chance, avec un grand streamer ramené lentement à ras du fond.
Pour pêcher à la mouche il faut disposer d’un parcours privé…
Il est vrai qu’il y a encore une trentaine d’années, peu d’AAPPMA et encore moins de fédérations, réservaient des parcours associatifs à la seule pêche à la mouche, quelquefois en « no-kill ». Aujourd’hui, dans pratiquement tous les départements, il existe des parcours publics réservés au fouet. Les parcours privés normands et franc-comtois de l’après-guerre ne doivent pas être les deux arbres qui cachent la forêt… Sur des grandes ou moyennes rivières comme le gave d’Oloron, le gave de Pau, le Doubs, la Dordogne, le haut-Allier, la rivière d’Ain et nous pourrions en citer beaucoup d’autres, il existe d’excellents parcours, qui sans être réservés aux moucheurs, permettent néanmoins à ceux-ci d’y pratiquer leur mode de pêche favori, avec de réelles chances de succès. Bien sûr, ils y seront quelquefois “dérangés” par un pêcheur à la cuiller ou au Buldo, mais dans les grands cours d’eau, pourvu qu’il y ait des éclosions, cette cohabitation n’est pas rédhibitoire. Sur les petites rivières, en revanche, la pêche à la mouche, s’accommode moins bien du passage, depuis moins d’une heure, d’un autre pêcheur, serait-il moucheur lui aussi d’ailleurs. Mais il existe tellement de petites rivières ou de gros ruisseaux, dans nos régions de montagne ou de moyenne altitude, que même en période de vacances, on trouvera toujours en s’éloignant un peu de la route, un secteur non dérangé…Quant aux moucheurs qui recherchent les poissons blancs gobeurs (vandoises, chevaines, ablettes…), ils n’ont, eux, que l’embarras du choix, pour trouver un cours d’eau riche en ces espèces.

Il faut des années de pratique pour apprendre à lancer
C’était vrai autrefois, au temps du bambou refendu et des soies graissées qui ne glissaient pas bien dans les anneaux. Aujourd’hui, quelques séances d’une à deux heures, permettent avec un moniteur, de maitriser suffisamment le « timing » (la cadence) et les lancers de base pour pouvoir ensuite s’entrainer tout seul et perfectionner style, précision et distance. Il en est du lancer de la mouche comme du ski. Aujourd’hui avec les mini-skis en fibre de carbone (tiens, tiens! là aussi), les gamins apprennent en quelques heures, ce qu’il nous fallait plusieurs saisons de chasse-neige, de courbatures, de chutes et de christianas, avant de pouvoir glisser en toute liberté, sur les grandes planches en bois. Les cannes en carbone, les soies en plastique, les bas de ligne en nylon et surtout les techniques modernes d’initiation et de perfectionnement, que ces matériaux ont permis d’élaborer, permettent dans le cadre de nombreux clubs ou écoles de mouche, d’apprendre en quelques séances à poser correctement une mouche entre douze et quinze mètres.
Il faut être capable de reconnaitre des dizaines d’espèces d’insectes…
Autre idée reçue ! Croyez-vous que le père Simonet, sabotier à Champagnole dans le Jura, et que les têtes couronnées d’Europe, venaient voir pêcher à la mouche sur la haute rivière d’Ain avant-guerre, connaissait les noms latins des mouches qu’il imitait de ses gros doigts, avec des plumes de col-vert ou de bécasse ? Il n’est nul besoin d’être un entomologiste distingué, de connaitre les noms scientifiques des insectes, de savoir reconnaitre sur l’eau les mâles des femelles, ou encore de connaitre les noms anglais de leurs imitations pour attraper des truites avec quelques plumes enroulées autour d’un hameçon. Cependant, il n’est pas interdit non plus de s’intéresser à la diagnose des insectes aquatiques. Quelques très bons livres, vous en faciliteront grandement la tâche. Reconnaitre sur l’eau les principales classes d’insectes nés dans la rivière ou sur ces bords, est à la portée du premier naturaliste en herbe venu. Éphémères, trichoptères ou phryganes, perlidés ou diptères se reconnaissent aisément du premier coup d’oeil, même à distance. Distinguer un Baetis d’un Ecdyonurus est plus subtil, mais nullement compliqué. Maintenant si vous êtes vraiment réfractaire à l’étude des insectes, soyez persuadé, que bien présenter au bout de son bas de ligne, une “cul de canard”, une grise à corps jaune ou une araignée tricolore, est plus important que de savoir quels insectes ces mouches sont supposées imiter. Que ce soit en sèche, en noyée ou en nymphe, la présentation de l’artificielle compte pour plus de 80 % dans le succès ou l’échec. Certains parmi les plus grands moucheurs n’utilisent tout au long de la saison qu’une demi-douzaine de mouches “inexactes” ou mouches d’ensemble, qui, bien présentées, leur permettent, sur toutes les eaux, de prendre des poissons..

Alors il est temps de vous y mettre ! En torrent de montagne, en réservoir, en étang, en rivière… Mais pas de panique, même en hiver, alors que la pêche à la mouche en rivière est fermée, vous trouverez facilement un Club pour vous initier ou même vous perfectionner, quelquefois même gratuitement. Et surtout, n’achetez pas votre matériel avant de vous être inscrit… On vous le prêtera pour commencer. En région parisienne l’ACBB (Athlétique Club de Boulogne Billancourt), le Comptoir Général « mouche », l’APNLE (Ass. de pêche de Neuilly, Levallois et Environs), TOS au bois de Boulogne… En région, vous trouverez encore plus facilement sur internet un Club mouche local dans chaque département : il y en a des dizaines dans tout notre pays.
par Daniel Bailleul
