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Focus sur l'amour blanc

Entre amour, passion et législation, il existe actuellement un débat au sein de la communauté des pêcheurs et des gestionnaires au sujet de l’amour blanc. Les avis sont tranchés et bien souvent contradictoires, antinomiques. Qui est l’amour blanc ? Pourquois est-il si répandu si loin de sa terre natale ? Que dit la loi ? Quel est son statut juridique ?

 

 

 

ORIGINE
L’amour blanc est originaire des bassins de l’Amour et du Yangtsé (Yangzi Jiang), en Asie de l’Est. L’Amour prend sa source dans les plateaux du nord-est de la Mongolie et se jette dans la mer d’Okhotsk (nord de l’océan Pacifique). Le bassin-versant de l’Amour, s’étend sur une partie de la Mongolie, de la Chine et de la Russie. Le Yangtsé, quant à lui, est le troisième fleuve du monde par sa longueur, ils prend sa source sur le plateau tibétain et se jette dans la mer de Chine orientale, à Shanghai.


RÉGIME ALIMENTAIRE
L’amour blanc est principalement herbivore. Il est clairement adapté au broutage, il possède une forte musculature qui lui permet des mouvements de mâchoire latéraux et d’avant en arrière. Ses préférences alimentaires sont orientées vers les plantes fibreuses tendres, les hélophytes (plantes semi-aquatiques, ex-roseaux, massettes…) et les hydrophytes (plantes strictement aquatiques ex-lentilles d’eau, renoncules, nénuphars). Les characées (algues évoluées) et les algues filamenteuses ne sont consommées qu’en dernier ressort. Lorsque la végétation aquatique vient à manquer, l’amour blanc peut se rabattre de façon opportuniste vers les végétaux terrestres (feuilles de saules, graminées…). Lorsque le manque de végétation le prive de ses besoins alimentaires, l’amour blanc est capable de retourner sa veste et de consommer des proies carnées (macro-invertébrés, larves, gastéropodes, bouillettes, asticots…). Ces comportements témoignent clairement des facultés d’adaptation ainsi que du caractère opportuniste de l’espèce.

INTRODUCTION EN FRANCE
L’introduction de l’espèce en France est relativement récente, puisqu’elle remonte seulement à un peu plus de 60 ans, en 1957. L’amour blanc est « produit » en pisciculture et vendu en France depuis une vingtaine d’années. L’espèce est commercialisée dans l’unique but de lutter contre l’invasion de certains végétaux aquatiques, notamment dans les eaux closes. D’une certaine façon, l’espèce est utilisée comme un « faucardeur » biologique. Depuis quelques années, nous assistons à une augmentation considérable de la biomasse de végétaux aquatiques sur certains milieux. Cette prolifération est directement liée à l’activité anthropique : rejets de stations d’épuration, pollutions agricoles (azote, phosphore, potassium), réchauffement climatique, construction de barrages, eutrophisation… Force est de constater que cette modification des milieux a largement contribué à l’introduction et à l’expansion de l’amour blanc.

REPRODUCTION
L’amour banc est une espèce thermophile, c’est-à-dire qu’elle affectionne l’eau relativement chaude. En milieu naturel, la reproduction a lieu entre 22° et 28°. L’espèce ne peut se reproduire qu’en grande rivière où le courantr est soutenu (zone de rapide). Dans son pays d’origine, la période de reproduction est située durant la mousson d’été, en juillet/août. Les oeufs sont pélagiques et restent donc en suspension dans l’eau durant toute la période d’incubation. Cette dernière est relativement courte et ne dure que de 20 à 50 heures Les oeufs, puis les alevins, dérivent avec le courant ; les larves seraient en capacité de se nourrir de plancton dès 4 ou 5 jours. Aucun cas de reproduction avéré en milieu naturel n’a été signalé en France. Nos petits milieux et nos petites rivières étant très différentes
des grands fleuves asiatiques (débits en été, turbidité, longueur…). De ce constat on peut affirmer que tous les amours blancs présents sur le territoire français sont issus d’alevinages et donc de pisciculture.


QUELS STATUTS À SON EFFIGIE ?

EN EAUX LIBRES
Il est important de souligner qu’en France il existe une liste « des espèces de poissons, de crustacés et de grenouilles susceptibles de provoquer des déséquilibres biologiques » (article R432-5 du Code de l’environnement). Dans le langage populaire le mot « nuisible » est plus employé que les mots « susceptibles de provoquer des déséquilibres biologiques ». Il y aurait pourtant à redire sur ces deux appellations, nuisible sous-entendant un « pour qui ? », et susceptible sous-entendant « un peut-être »… Toujours est-il que l’amour blanc ne figure pas dans cette liste puisque, pour les poissons, seuls le poisson-chat et la perche soleil y sont mentionnés. Par ailleurs, il existe une liste officielle « des espèces de poissons, de crustacés et de grenouilles représentées dans les eaux douces » (Arrêté du 17 décembre 1985). Cette liste contient une centaine d’espèces. Là où le bât blesse, c’est que l’amour blanc ne fait pas partie de cette liste. Par défaut, en plus d’être enfant de bohème, l’amour est une espèce « non représentée dans nos eaux ».
Et là, si nous fouillons un peu, ça pique, l’article L432-10 (modifié le 8 août 2016), stipule : « Est puni d’une amende de 9 000 euros le fait d›introduire sans autorisation dans les eaux libres des poissons qui n’y sont pas représentés ». En fouillant encore plus profond dans les textes, il est possible de tomber sur l’arrêté du 20 mars 2013 fixant en application de l’article R. 432-6 du Code de l’environnement la liste des espèces de poissons non représentées dont l’introduction à d’autres fins que scientifiques peut être autorisée par le préfet ». NDLR bien évidemment, nul n’est censé ignorer l’arrêté du 20 mars 2013. Cet arrêté concerne les esturgeons ainsi que l’amour blanc (Article 1 alinéa 2). Il est donc possible d’obtenir une autorisation d’introduction d’amours en plans d’eau. Seuls les plans d’eau équipés de dispositifs permanents empêchant « la libre circulation du poisson » entre ces plans d’eau et les eaux avec lesquelles ils communiquent sont concernés. Pour cela le propriétaire où le gestionnaire doit formuler une demande via un dossier Cerfa (CERFA n° 14984*01) qu’il devra adresser aux services de l’état (DDT et OFB) du département où se situe le ou les plan(s) d’eau. Dans une circulaire ministérielle adressée à toutes les Directions Départementales des Territoires, il est écrit noir sur blanc : « Lorsque l’introduction est autorisée dans les plans d’eau soumis à la réglementation pêche, la fédération départementale de pêche pourra utilement être consultée par les services de l’État. Si, en fonction des éléments figurant dans le dossier de demande et des avis reçus, il est décidé d’accorder l’autorisation, celle-ci pourra être assortie de prescriptions relatives à la densité de carpes qui ne devrait pas dépasser 30 kg/ha ainsi qu’à la mise en oeuvre d’une surveillance physicochimique et biologique afin d’intervenir en cas de dégradation du milieu. »


L’ÉTIQUETTE ESPÈCE INVASIVE / ENVAHISSANTE LUI COLLE AU MUCUS, POURQUOI ?
Il est possible de lire au sujet de l’amour qu’il s’agit « d’une espèce classée; envahissante ». Bien qu’elle soit lourde de sens, la notion d’espèce invasive, n’est pas utilisée dans les textes de lois mais l’est de façon récurrente par les gestionnaires et les naturalistes. Définissons d’abord la notion d’espèce envahissante (ou invasive). « Une espèce invasive est une espèce exogène (non indigène, étrangère, exotique) introduite par l’Homme et qui pose des problèmes au bon fonctionnement des écosystèmes où elle s’est naturalisée. » Définissons maintenant la notion « d’espèce naturalisée » : « Espèce introduite rencontrant des conditions écologiques favorables à son implantation durable dans le temps pouvant y établir des populations de façon autonome et intégrée à l›écosystème ». Nouvelle problématique, peut-on considérer l’amour blanc comme une espèce naturalisée alors qu’elle ne se reproduit pas de façon autonome dans nos eaux ? Par définition, considérer l’amour blanc comme une espèce invasive au sens scientifique du terme est largement discutable (et discuté).


POURQUOI CETTE POLÉMIQUE AUTOUR DE L’AMOUR BLANC, QUEL DANGER POUR LES MILIEUX AQUATIQUES REPRÉSENTE-T-IL ?
Les végétaux aquatiques jouent un rôle primordial dans le bon fonctionnement des milieux. Au-delà de l’importance qu’ils représentent en termes d’habitat pour la faune, la microfaune et l’ichtyofaune. Les herbiers sont la
clé de voûte de la réussite de la reproduction des espèces phytophiles (=esp qui pondent sur des végétaux). Les espèces de poissons phytophiles sont nombreuses : le brochet (dite espèce repère, phytophile par excellence), le gardon, la tanche mais aussi notre poisson favori, la carpe. La carpe est en effet une espèce phytophile stricte, elle se reproduit exclusivement sur des supports végétaux. Pas d’herbier, pas de reproduction de carpe. Un déversement excessif et irrationnel d’amours en plan d’eau peut avoir des conséquences très négatives sur le milieu et les peuplements piscicoles. Les exemples de plans d’eau où la végétation aquatique a totalement disparu sont nombreux, passant d’un extrême à un autre en quelques mois. Sur ces plans d’eau désormais dépourvus de support de ponte, la reproduction des espèces phytophiles devient anecdotique et le déversement régulier de poissons devient le seul pansement à ces milieux blessés.

Comme bien souvent, c’est au concept de quantité qu’il faut prêter attention. En effet, selon certaines publications, au printemps et en été, lorsque l’eau est chaude, l’amour blanc peut consommer son poids de végétaux par jour. Prenons l’exemple d’un plan d’eau où nagent 15 amours de 5 kg, la consommation théorique optimale journalière serait donc de 75 kg, soit 750 kg sur 10 jours soit plus de 2 tonnes de végétaux par mois. Par ailleurs, la valeur nutritive des végétaux que l’amour consomme reste faible et le taux de conversion est tel qu’il lui faut ingérer 50 kg de plantes aquatiques pour assurer une croissance de 1 kg. Bien souvent, à la mise en charge d’amour, lorsqu’un ou deux individus à l’hectare suffiraient ce sont parfois des dizaines de juvéniles qui sont déversés par hectare. Attention donc aux problèmes liés à la surdensité. Il est plus facile d’ajouter des individus que d’en enlever…


FAITE L’AMOUR, PAS LA GUERRE…
Lorsque de grosses perturbations sont occasionnées par l’amour blanc, conséquences de déversements irrationnels, des dispositions réglementaires peuvent être prises. Il n’est plus rare de voir des arrêtés préfectoraux interdire purement et simplement la remise à l’eau de ce poisson et venir appuyer l’article L432-10 (espèce non représentée) en eaux libres. Ces arrêtés interpellent la communauté des pêcheurs de carpes qui considère, l’amour blanc comme un partenaire de jeu, la beauté, l’élégance et les
mensurations de l’espèce n’y étant pas pour rien. Comme mentionné dans le paragraphe précédent, une fois une trop grosse
quantité d’amour blanc déversé, il est très dur de faire marche arrière et de les prélever. La seule catégorie de pêcheur étant apte à capturer efficacement l’amour blanc est les pêcheurs de carpes. Imaginer que ces pêcheurs sportifs procèdent à la destruction de leur capture relève de l’utopie. C’est un peu comme demander à un pêcheur / compétiteur de black-bass de faire un barbecue avec sa pêche ou de demander à un jockey la cuisson de son steack de cheval…


POUR CONCLURE
Comme dans bien des sujets, il est primordial de faire la part des choses, d’analyser les tenant et les aboutissants, faire preuve de discernement et comprendre que rien n’est tout blanc ni tout noir. Bien que l’amour blanc soit un moyen de lutte efficace et biologique dans la lutte contre la prolifération des plantes aquatiques et qu’il représente un intérêt halieutique (sujet de plus de 30 kg), les cheptels et les déversements doivent être maîtrisés. La prudence doit être de mise lorsque l’on parle d’introduction d’espèces exogènes même si le risque de reproduction de l’amour blanc semble très faible en France. Il arrive parfois que la situation dérape complètement et que l’on assiste, impuissant, à l’explosion d’une nouvelle espèce. Le cas de l’amour argenté Hypophthalmichthys molitrix (également originaire du fleuve Amour) sur la rivière Illinois au nord des États-Unis en est un parfait exemple. Cette carpe s’est échappée dans le Mississippi durant les inondations de 1993. Les conditions de ces grands cours d’eau, proche de son fleuve natal, ont permis une reproduction disproportionnée de l’espèce. Cette dernière a depuis remonté le fleuve et ses tributaires jusqu’à l’embouchure des Grands Lacs. Les vidéos de ces amours argentés qui sautent dans tous les sens sont devenues virales sur le Net, à la limite de l’incroyable !

 

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Biologie – Environnement

Magazine n°Média Carpe 160 - mars-avril 2021

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